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Contre les promesses de l’émancipation

Les déconfitures communistes en Occident ont jeté les intellectuels, sous-catégorie de l’élite bourgeoise, sur le glorieux chemin des portes ouvertes à enfoncer. La modestie enracinée du conservatisme politique est sans doute le meilleur antidote à cette rage émancipationniste.

Quand Pierre-André Taguieff se trouve confronté à l’un de ces « mots-valises », pseudo-évidences présentées comme les réponses philosophiques ou politiques à toutes les questions, loin de le répéter à son tour comme un mantra, il le dissèque avec cette ironique culture que certains ne lui pardonneront jamais. Il nous a ainsi dévoilé, entre autres, certaines réalités de l’antiracisme, du progressisme, du populisme, du macronisme même, et s’intéresse dans son dernier ouvrage à l’émancipation, prise ici dans le sens de « l’émancipationnisme », c’est-à-dire considérée comme une religion, qui a « ses pères fondateurs, ses églises, ses prêtres et ses fidèles ».

« En France, tout particulièrement – écrit notre auteur – un étrange consensus sur l’impératif d’émancipation paraît rassembler la droite et la gauche ». Il note cependant que ce « culte de l’émancipation semble être l’un des piliers de la culture des élites culturelles et intellectuelles », plus sans doute en effet que d’un peuple qui a toujours plus ou moins conscience que cette rupture de tout lien signe aussi la fin d’un certain nombre de protections. Car l’émancipation absolutisée a toujours un lien à faire disparaître, et telle serait d’ailleurs sa « face sombre […] comme projet politique : désidentifier, déraciner, indifférencier, transformer l’humanité en une poussière d’individus interchangeables, tous également et pleinement émancipés, devenus indiscernables ».

Castaner, chantre ultime de l’émancipation progressiste

Recherchant la généalogie de ce désir d’émancipation, passant très vite par le serpent de la Genèse ou l’usage du terme dans le droit romain, Taguieff nous fait croiser Descartes et cet homme émancipé de ses appartenances par l’usage de sa raison, les Lumières ensuite, quand « toute inscription dans une tradition particulière est un enfermement, et semble s’opposer au nécessaire passage de l’irrationnel au rationnel », un Condorcet chantre du « progrès humain » ou les constructions d’un Saint-Simon. Mais il n’omet pas de rappeler comme en passant que le journal lancé par Jacques Doriot un siècle plus tard s’appellera L’Émancipation, ni combien les « déconstructeurs » de mai 68 useront ou abuseront du terme. Cette idéologie individualiste, universaliste et égalitariste décrite par Louis Dumont est devenue peu à peu le fond de ce progressisme généralisé dans nos sociétés contemporaines, jusqu’à ses plus récents avatars : Jupiter-Macron déclarait ainsi en février 2018 que « notre société a besoin d’émancipation », et un intellectuel aussi reconnu que Christophe Castaner n’hésitait pas à affirmer la même année : « Nous construisons une société de l’émancipation »…

On retrouve dans cette revendication comme un écho des critiques formulées au cours de l’histoire, par exemple par Benjamin Constant évoquant l’Ancien régime, sur ces sociétés bloquées où plus rien ne bouge et dans lesquelles l’individu ne peut « devenir ce qu’il est » – autre mot d’ordre souvent bien mal compris –, car cette volonté d’émancipation est certes une volonté de libération, mais de qui, et de quoi ? « Abolition des limites – écrit Taguieff, […] suppression des liens, […] rejet des héritages, […] totale rupture avec le passé. L’indépendance attrayante se transforme en désappartenance déprimante. La libération prend le visage d’une déshumanisation ». D’une déshumanisation car, comme le rappelle notre auteur, « il y a les liens qui aliènent et ceux qui libèrent. Et les mêmes liens sont susceptibles d’aliéner ou de libérer. Les liens nous protègent, nous pèsent et nous obligent tout à la fois ». Or il s’agit bien ici de détruire sans discernement tous les liens, tous supposés empêcher l’homme d’être vraiment lui-même, avec comme seul programme le « changer la vie » socialiste – et ses incohérences, quand Taguieff écorne au passage les doctrinaires de ces luttes d’émancipation décoloniales qui en font, « en même temps », un renouveau identitaire réservé à quelques-uns.

L’émancipation, débris du communisme

Reste que selon notre auteur ces développements récents du discours émancipateur sont à relier au contexte historique de l’après-communisme, quand l’effondrement du système soviétique laisse les compagnons de route et tous ceux qui étaient imprégnés de la vulgate marxiste en panne d’idéal. L’émancipation aurait alors représenté un projet global à même de remplacer le projet communiste pour des « marxistes résiduels, souvent des professeurs de philosophie jouant les intellectuels militants », « scribes et conservateurs engagés au musée des horreurs communistes, qu’ils décorent de leur coquetterie paralittéraire ». Pour Taguieff, « le mot ‘émancipation’ représente ce qui reste aujourd’hui du communisme comme récit utopique dont les réalisations historiques se sont soldées par des massacres de masse et des dictatures déshumanisantes. Un mot vague, à l’abstraction séduisante, qui a survécu au discrédit qui a frappé les ‘grandes idées’ trop longtemps monopolisées par les communistes ».

Le chercheur revient alors, dans une longue analyse, sur la question de savoir si les dérives émancipatrices existaient à l’origine du communisme et de la « coïncidence merveilleuse ou providentielle entre la micro-émancipation du prolétariat et la macro-émancipation finale ou définitive de l’humanité ». Il évoque alors les rapports entre émancipation et question juive dans l’œuvre du jeune Marx, notamment autour de cette citation : « En s’émancipant du marchandage et de l’argent, par conséquent de la judéité réelle et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même », dont il démontre le caractère profondément antisémite. Mais c’est aussi la place centrale de la terreur révolutionnaire dans la pensée marxiste, ou le « prométhéisme du matérialisme prolétarien », qui « a sa place dans une histoire de la mystique du surhomme », qu’il rappelle sans ménagement.

La décence contre l’utopie

Revenant sur ses manifestations diverses, Taguieff conclut que l’émancipationnisme n’est jamais qu’une manifestation de l’hubris, rendue d’autant plus possible de nos jours qu’elle ne fait plus courir aucun risque. « Le retour critique sur le jeune Marx, écrit-il, nous permet de comprendre enfin la persistance, chez les intellectuels qui se voient en révolutionnaires, du fantasme de l’émancipation permanente. Cette sous-catégorie des élites bourgeoises se nourrit de transgressions sans risque et, à une époque où la norme est précisément la destruction des tabous, vit d’enfoncer des portes ouvertes en imaginant lutter héroïquement contre le ‘système’ ». Nous sommes effectivement loin de cette audace dans laquelle Camus voyait la vraie vertu de l’homme révolté contre sa condition.

Pour lutter contre cet hubris, Taguieff reprend la distinction de Michael Oakeshott entre « politique de la foi » et « politique du scepticisme », la première considérant que le but du gouvernement n’est rien moins que le perfectionnement de l’humanité, quand la seconde pense que l’action politique se limite à ce qui est juste nécessaire pour permettre la stabilité d’une société donnée. Notre auteur penche logiquement pour la seconde, qui lui semble moins dangereuse pour les libertés individuelles, mais il le fait avec prudence. Ainsi, pour lui qui estime que « la pathologie du monde moderne provient de l’érection de l’idée révolutionnaire en principe d’organisation sociale », remplacer le « monde meilleur » des progressistes par le « vague ‘monde décent’ des néopopulistes radicaux-conservateurs » ne serait peut-être que « changer de refrain ».

Conservatisme, le mot est lâché, même si l’auteur ne prétend pas l’être. Reste que quand « les limites définissent précisément la condition humaine », Taguieff en conclut qu’il faut savoir « remplacer le désir d’autotransformation par le projet d’autolimitation » et, contre les utopies de la rupture, réclame avec Ortega y Gasset « le droit à la continuité ». Mais là encore subsiste un fond de méfiance car, pour lui, cette politique du scepticisme « pêchant par un excès de prudence et de lucidité désabusée, peut conduire à la routine ou à la stagnation », ce qui serait la « mauvaise pente qui guette le conservatisme en politique ». Et examinant avec humilité dans sa conclusion une nature humaine dans laquelle, finalement, « chacun est le produit de ses héritages de ses actes, chaque individu humain est un singulier mélange d’enracinement et d’invention de soi », Pierre-André Taguieff fait sienne cette citation un rien désabusée de Julien Gracq : « Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler ! »

Par Christophe Boutin
  • Pierre-André Taguieff, L’émancipation promise, Paris, éditions du Cerf, 2019.

Illustration : Pierre-André Taguieff observant attentivement Christophe Castaner construire une société de l’émancipation en commençant par s’émanciper de toute décence.

 

 

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 5 décembre 2019