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Tardieu : une œuvre interrompue, une postérité méconnue

Politique. Maxime Tandonnet publie chez Perrin une biographie de cet inspirateur de la constitution de la Ve République. André Tardieu était aussi un esprit audacieux et visionnaire.

Maxime Tandonnet, vous présentez dans André Tardieu – L’incompris (Perrin [Biographie], janvier 2019) une figure aussi méconnue que la droite française de l’entre-deux-guerres. Comment situer André Tardieu (1876-1945) par rapport à un Louis Marin (1871-1960), un Georges Mandel (1885-1944) ou encore un Henri de Kérillis (1889-1958) ?

Tous les quatre sont très proches sur le plan des idées. Dans les années 1920, ils appartiennent au courant des « républicains modérés », conservateur et libéral. Proches de Clemenceau, ils sont sur une ligne de fermeté face à l’Allemagne et anticommunistes. Mais ils se distinguent du reste de la classe politique surtout à compter des années 1930 et de la montée du péril hitlérien. Tous les quatre n’ont de cesse qu’ils ne mettent en garde le pays contre le nazisme, qu’ils ne fustigent le pacifisme qui triomphe en France comme au Royaume-Uni et la tentation de pactiser avec Hitler. Ils ont vigoureusement dénoncé les accords de Munich du 30 septembre 1938 abandonnant la Tchécoslovaquie à l’Allemagne hitlérienne, dans un climat de consensus voire d’euphorie de la classe politique et médiatique française qui se targuait d’avoir « sauvé la paix ». Pourtant, malgré cette proximité d’idées, Tardieu s’est gravement brouillé avec les trois autres : avec Mandel qui désapprouvait ses projets de réforme constitutionnelle ; avec Marin qui l’a accusé de manquer de fermeté face à l’Allemagne – encore démocratique en 1929 – au sujet de l’évacuation de la Rhénanie, et même avec Kérillis lors des procès de La Rocque en 1937 – les deux hommes se sont réconciliés par la suite. De fait, Tardieu avait un caractère difficile et une aptitude au mépris envers les politiques de son temps qu’il admettait volontiers. Cette misanthropie – envers les élites dirigeantes et non le peuple – fut son tendon d’Achille.

Tardieu est un disciple de Poincaré et un collaborateur de Clemenceau. Il a mis en garde les Français contre l’Allemagne de Hitler et toujours rejeté la dictature. Tardieu a toutefois soutenu l’« apôtre de la Paix » Aristide Briand, achevé de retirer les troupes françaises de Rhénanie cinq ans avant la date prévue et débuté la construction de la ligne Maginot. Le parcours du Mirobolant (dixit Léon Daudet) – qui débute à gauche et s’achève dans les colonnes de Gringoire – n’est-il pas erratique ?

Certes, au début des années 1920, Tardieu fustigeait le pacifisme d’Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères et président du Conseil en 1921, l’accusant, déjà, de fermer les yeux sur les velléités de réarmement de l’Allemagne, en violation du traité de Versailles. À compter de son entrée dans le gouvernement Poincaré, en 1926, comme ministre des Travaux publics puis de l’Intérieur, il a dû composer avec Briand, toujours à la tête de la diplomatie française. Président du Conseil en 1929-1930, effaré par la montée du nazisme, Tardieu a voulu tendre la main à l’Allemagne démocratique gouvernée par le Centre, dans l’espoir d’éviter l’accession au pouvoir de l’auteur de Mein Kampf qu’il avait lu. Dès lors, il a repris en partie à son compte la politique de Briand, notamment en achevant l’évacuation de la Rhénanie avec cinq ans d’avance conformément aux engagements pris par ce dernier et aux accords internationaux qu’il avait signés. Ce choix lui a été sévèrement reproché par la suite. Mais pouvait-il faire autrement ?

Concernant la collaboration de Tardieu avec Gringoire, de 1936 à 1939, il faut éviter l’anachronisme. En 1936, quand le Mirobolant s’engage à y écrire pendant cinq ans – pour un pont d’or –, cet hebdomadaire n’a encore rien de fascisant. C’est une revue à 80 % littéraire qui publie la plupart des écrivains français de tout bord sous forme de feuilletons, y compris François Mauriac. Gringoire est un titre extrêmement populaire, diffusé à 500 000 exemplaires et lu par 2 à 3 millions de personnes. André Tardieu y a consacré la plupart de ses éditoriaux à fustiger le danger nazi et le pacifisme de la classe politique. Il y voyait un vecteur pour alerter l’opinion. En rébellion ouverte contre la ligne du journal qui s’est radicalisée à partir de 1937-1938, il se brouille gravement avec sa rédaction qui refuse, en octobre 1938, de publier son pamphlet contre les accords de Munich.

En raison de sa grande culture, de son anticonformisme et de ses convictions, il semble mieux préparé qu’un Chautemps ou un Laval ‒ à qui sont consacrées deux biographies récentes ‒ à affronter la défaite de 1940. Ses problèmes de santé pendant toute la durée de la guerre ont-ils été un drame pour la France ?

Le 4 mai 1939, quatre mois avant le début de la guerre, Tardieu a publié dans Gringoire une lettre ouverte à Hitler, qui a été reprise dans 140 journaux. Le Mirobolant s’en prend violemment au Führer, le traite de bourreau, de cynique, de menteur, de mégalomane, d’hypocrite. Il l’accuse de préparer l’asservissement de l’Europe et l’anéantissement de ses populations. À la fin de cette lettre, il prédit au dictateur allemand sa défaite inéluctable et lui annonce un châtiment exemplaire quand il aura perdu la guerre. À l’époque, cette lettre visionnaire a été fustigée par la classe politique – la droite comme la gauche – rongée par le pacifisme, accusant Tardieu d’exciter la vindicte d’Hitler contre la France. De fait, elle se présente clairement comme un appel à la Résistance avant l’heure. Ce document hallucinant a été étrangement ignoré par les historiens. Qu’aurait fait Tardieu s’il n’avait pas été frappé, le 23 juillet 1939, par un AVC le privant de l’usage de la parole et de ses quatre membres, et sans doute de sa conscience ? Nul ne peut le dire avec certitude évidemment. Mais tout laisse penser que son intransigeance absolue face au nazisme, sa détestation et son mépris infini d’Hitler, son horreur de l’antisémitisme et de toute forme de racisme, son attachement viscéral à la liberté auraient pu faire de lui le Churchill qui a tant manqué à la France en 1940.

Tardieu a-t-il ouvert en France une voie constitutionnelle qui refuse à la fois le régime d’assemblée et l’homme providentiel ‒ à fortiori la dictature ? avec quel modèle ? et quelle postérité ?

Tardieu a évolué sur la question. Jusqu’à 1934, il pense que la IIIe République peut être réformée pour mettre fin à l’instabilité gouvernementale chronique liée à la toute-puissance de la Chambre et du Sénat qui ne cessent de renverser les gouvernements : deux cabinets Tardieu ont été renversés en février et en décembre 1930. Pour cela, il propose plusieurs modifications de la Constitution destinées à renforcer le pouvoir exécutif : possibilité de dissoudre la Chambre, interdiction des amendements parlementaires aggravant la dépense publique. Ce programme de réforme, modeste, a provoqué un tollé dans la classe politique, le parti radical et la SFIO qui y voyaient une « fascisation des institutions ». Revenu au gouvernement en 1934 comme vice-président du Conseil chargé de la réforme constitutionnelle, il n’a pas réussi à faire valoir son projet de réforme malgré le soutien du président du Conseil, Gaston Doumergue, en raison de l’obstruction de la classe politique. Dès lors, profondément meurtri et accablé, il s’est retiré à Menton, fin 1934. Désormais convaincu que la IIIe République n’était pas amendable, il a écrit l’un de ses livres majeurs, Le Souverain captif, dans lequel il prône une transformation des fondements de la démocratie française, en s’appuyant sur le peuple contre les élites dirigeantes et en prônant le droit de vote des femmes – contre la gauche radicale qui n’en voulait pas – et le recours au référendum.

La réforme de l’État, préoccupation majeure de Tardieu, est devenue un mantra de tous les gouvernements. Et son style oratoire sans apprêts domine encore notre actualité, de même que la presse qu’il a illustrée au Temps et à la radio. Était-ce prescience de sa part ou conviction démocratique ? Un Pompidou, un Giscard, un Macron sont-ils ses héritiers ?

André Tardieu annonce à certains égards de Gaulle et Pompidou par sa conception de la politique, tournée vers la modernisation du pays : développement du réseau routier et du rail, électrification des campagnes, création des assurances sociales, etc. André Tardieu est surtout l’inspirateur des institutions de la Ve République, comme le Général l’a reconnu auprès d’Alain Peyrefitte (C’était de Gaulle). Un chef de l’État impartial, visionnaire, au-dessus de la mêlée, un Premier ministre puissant, un parlement souverain, mais n’empiétant pas sur les attributions de l’exécutif, une dose de démocratie directe et la possibilité de recourir au référendum : le régime instauré en 1958 correspond à la perfection au modèle que voulait André Tardieu. Mais par la suite, notamment à partir des années 1980, le régime français a gravement dégénéré : impuissance à régler les problèmes, mépris du peuple et de l’intérêt général, autocratie, narcissisme, fuite dans la vanité, démagogie, scandales à répétition, irresponsabilité… Le système actuel n’eût, pas davantage que la IIIe République, trouvé la moindre grâce à ses yeux. Quant à trouver un héritier à Tardieu, aujourd’hui, combinant sa vision de l’histoire, son sens de l’État, et sa force de caractère, sa simplicité et son humour, c’est rigoureusement impossible.

Propos recueillis par Bernard Aloivine
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Auteur de l'article : PM