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Périphéries ou Charité ?

Le synode sur l’Amazonie prétend traiter un cas particulier alors qu’il revêt une portée générale, et d’autant plus générale que l’exercice synodal sous le pontificat de François modifie profondément le pouvoir du pape.

Le principe gouvernant l’Église est la charité entendue dans son sens le plus traditionnel et le plus absolu : « Deus caritas est ». Dire que la charité est le premier principe de la vie de l’Église, c’est dire que cette dernière vient de Dieu et va vers Dieu. Il ne faut jamais perdre de vue cela, même lorsqu’on se penche sur les principes et les causes matérielles qui la gouvernent comme société appartenant à un espace et à un temps donnés. Du 6 octobre au 27 octobre 2019, à Rome, un synode à la thématique un peu particulière se penche sur quelques-uns de ces principes et de ces causes matérielles. Le pape, en effet, en tant que chef visible de l’Église, présidant à la charité, a jugé bon de convoquer une assemblée d’évêques, de laïcs, d’experts, pour traiter de l’Amazonie. Ce synode vient donc s’adjoindre aux précédents (famille, jeunesse) ayant déjà eu lieu sous son pontificat, soldés par un document pontifical.

La dynamique synodale voit le jour après le concile Vatican II en apportant un nouveau mode de consultation, et finalement de gouvernement, dans l’Église. Ce mode insiste sur le caractère collégial de l’épiscopat avec à sa tête le pape. Depuis 1965, ce modèle collégial, manifesté dans les synodes, est utilisé par les différents papes, selon trois types : « l’assemblée générale ordinaire », pour les questions intéressant l’Église universelle, « l’assemblée générale extraordinaire », pour les questions urgentes intéressant l’Église universelle et « l’assemblée spéciale » pour les questions concernant un continent ou une région en particulier. Le Synode pour l’Amazonie est de cette catégorie et il en est précisément le onzième. Sans modifier son statut de groupe représentatif d’évêques offrant une aide, consultative ou délibérative, au Pontife suprême, le pape François donne au synode une nouvelle orientation : il devient de plus en plus un rassemblement démocratique et inclusif (sic) représentant tout le peuple de Dieu. Cela est encore plus manifeste, par exemple, pour le Synode allemand, synode national où les laïcs sont convoqués au même titre et avec presque la même responsabilité que les évêques. Aujourd’hui, plusieurs décennies après Vatican II, il est manifeste que les synodes sont des instances de gouvernement ayant leur procédure propre : consultation par diverses voies, notamment enquêtes et sondages, élaboration de documents de travail, commissions ou congrégations synodales proprement dites, avec appels à experts, témoins, porte-parole, etc., et enfin le sceau final : la publication d’un document pontifical entérinant les travaux. Rappelons que selon les doctrines définies par les deux conciles du Vatican, seuls les évêques unis collégialement au Pape, ou le Pape seul, sont l’expression du magistère ordinaire de l’Église, et on ne parle pas ici d’infaillibilité. Les synodes, quels qu’ils soient, ne sont donc pas des actes du magistère ordinaire. Reste que le document pontifical résultant ou synthétisant les travaux synodaux est, lui, une des expressions de ce magistère. La chose est donc délicate.

En quoi l’Amazonie pèse-t-elle plus lourd que d’autres régions ?

On peut s’étonner que l’Amazonie requière un synode spécial. Ne succombe-t-on pas trop aisément aux modes du moment ? Pourquoi, en effet, faudrait-il un synode spécifique pour cette région du monde ? N’aurions-nous pas dans cette préoccupation ecclésiale un écho de la préoccupation pour l’Amazonie, transformée en un sanctuaire, de nos sociétés occidentales culpabilisées ? François est un jésuite et pour les Jésuites l’Amazonie fut une terre mythique dès les origines de la Compagnie. Elle y exerça son zèle apostolique d’une manière remarquable jusqu’à sa suppression par Clément XIV. Il n’est donc pas étonnant qu’un jésuite, sud-américain de surcroît comme le pape actuel, s’intéresse de façon particulière à cette partie des « Indes occidentales ». Le patronage franciscain de ce pontificat, dont l’encyclique Laudato si constitue en quelque sorte le programme, se caractérise par le souci constant de l’écologie – du soin de la « maison commune » – et des périphéries, dans un intime amalgame, dialogué et dialoguant, des deux choses. De ce point de vue, l’Amazonie est une périphérie écologiquement en danger. Enfin, la miséricorde de François peut être lue comme le ciment, le flux spirituel et, dans une certaine mesure, intellectuel qui permet de rendre compte de la cohérence de l’ensemble. Ainsi, l’Amazonie a besoin de cette miséricorde très spécifique, éminemment pratique et active, sous laquelle se place ce pontificat.

Quels sont les points mis en exergue par le synode lui-même ? L’Amazonie, territoire carrefour de plusieurs pays habité par plus de 33 millions de personnes (dont 3 millions d’autochtones), est perçue par le pape jésuite comme un territoire d’exception ou exemplaire. L’instrumentum laboris (IL) issu de la consultation pré-synodale souligne certaines difficultés extrêmes : criminalisation des défenseurs du territoire, de sa spécificité écologie et humaine, privatisation des biens naturels dans un but d’exploitation et/ou de développement, destruction d’un habitat et d’un environnement, pauvreté de la population avec ce que cela entraîne de déclin sanitaire et moral, mépris pour le caractère autochtone d’une partie des population, etc. Ce caractère « autochtone » est constamment souligné dans ses ramifications écologiques, géographiques, culturelles, historiques, et même religieuses. Pour l’instrumentum laboris, il s’agirait ici de défendre la « maison » des autochtones, perçue donc, selon les schèmes franciscaniens (pour ne pas utiliser franciscain, réservé à saint François), comme une expression des périphéries. Les « peuples autochtones », remarquons-le, expression significative de la périphérie, ont droit à des égards refusés à d’autres populations dans le monde. La solution à cette catastrophe humano-écologique est la promotion d’une écologie intégrale suivant les principes de l’encyclique Laudato si.

La miséricorde, ou comment généraliser le particulier

On perçoit sans peine la jungle aux rhizomes économiques, politiques, culturels mais aussi ecclésiaux dans laquelle on risque de s’enfoncer car, de ce dernier point de vue, il faut simplement rappeler que cette fameuse écologie intégrale catholique, puisque estampillée par le pape, comporte un volet un peu ignoré : une réorientation et une nouvelle dynamique socio-pastorale de l’Église. Comment définir cette nouveauté ? Par une prise en compte de ce que vivent les individus ici et maintenant sans vouloir établir des principes généraux ou abstraits. Amoris Laetitia est ainsi un bel exemple d’écologie intégrale – donc de dialogue, donc d’attention aux périphéries, donc de miséricorde – appliquée aux cas douloureux des échecs dans le mariage. L’ennui est que tout cela n’est pas sans conséquences pour la théologie sacramentaire et finalement pour le dogme lui-même. L’affaire des dubia manifestait parfaitement cette crainte. Or, pour le pape François, la primauté absolue doit être donnée à la miséricorde, telle du moins qu’il l’envisage inclusivement dans ce paradigme d’écologie intégrale. Le synode sur l’Amazonie n’est rien d’autre qu’un nouvel effort d’application de ce « paradigme relationnel » à un territoire particulier qui fait figure de laboratoire pour le monde et pour l’Église, ailleurs, dans d’autres communautés : « La culture de l’Amazonie, qui intègre les êtres humains à la nature, constitue la référence pour construire un nouveau paradigme de l’écologie intégrale » (IL 56).

Si ce synode appartient à la catégorie des assemblées spéciales, comme il a été dit plus haut, il n’empêche qu’il concerne bien l’Église universelle. Les questions soulevées dépassent largement l’Amazonie. Il est évident que les réponses apportées, par exemple, à la question débattue de l’ordination d’hommes mariés, les désormais fameux « viri probati », pour répondre à la double difficulté de l’incompréhension du célibat ecclésiastique (et de la continence) par les populations autochtones et de la carence des vocations, auront des conséquences pour l’Église entière. On pourrait ainsi mettre en avant les spécificités propres de chaque communauté ecclésiale, le synode allemand ne se gêne pas pour le faire. On pourrait aussi mettre partout en avant les carences de vocation et y répondre comme on y répondrait pour l’Amazonie.

À nous aussi on prêcha l’Évangile…

Plus encore, qui ne voit que, de la question de l’ordination d’hommes mariés, on en vient, et c’est encore le synode allemand qui le fait, à la question – pas seulement pastorale, celle-ci – du ministère des femmes ? Ce synode met en lumière plusieurs difficultés. Primo, l’importance exorbitante que prend ce moyen de gouvernance dans l’expression du magistère ordinaire. Nous sommes bien au-delà de ce qui était demandé par Vatican II, et cela est voulu par le pape dans un souci de partage, de décentralisation et de collégialité. Étrangement, cette nouvelle importance va de pair dans le peuple chrétien et dans le clergé avec une hypostasiation de la figure pontificale. Jean-Paul II et Benoit XVI étaient largement critiqués, François jouit d’un crédit, souvent de la part des critiques d’hier, assez stupéfiant, alors même que son autorité réelle tend à se transformer. La chose est assez étrange et peut mettre certains mal à l’aise. Reste à la théologie à se prononcer sur les évolutions possibles des circonstances entourant l’expression du magistère ordinaire. La réflexion viendra sans doute après la pratique, comme il appert.

Secundo, ce synode absolutise ou essentialise, comme on voudra, l’Amazonie à l’instar de ce que fait le monde. L’Église catholique est sans doute arrivée à un des sommets du fameux « dialogue avec le monde » : c’est même le monde qui inspire l’Église, et celle-ci à son tour tente d’inspirer le monde : la boucle est bouclée. Le concept paradigmatique d’écologie intégrale est dans ce cercle herméneutique. Certes il y a une manière chrétienne de faire de l’écologie, et une écologie qui prenne en compte l’intégralité du monde et de l’homme ; l’écologie chrétienne est celle qui se fait sous le primat du Christ et qui vise, prioritairement, au salut.

Tertio, qui ne voit l’imbrication problématique de questions écologiques, donc économiques, donc politiques, avec des question d’ordres théologiques et même dogmatiques ? À ce titre, la réhabilitation des tenants de la théologie de la libération – théologie, dans certaines de ces expressions, souvent condamnée par les pontificats précédents – est significative : non seulement il y a un retour en grâce de la dite théologie mais elle est citée comme experte. Or on ne peut contester les influences marxistes dans cette théologie ou en tous cas dans certains de ses courants.

Le pape François vérifiant que l’heure de l’inculturation est proche.

Quarto, au niveau théologico-pastoral, il est illusoire de croire à l’étanchéité des communautés ecclésiales et, de toute façon, l’Église catholique n’a jamais fonctionné selon ce modèle. Ce qui se décide là aura des conséquences ici, et ce qui se fera ici aura des conséquences là. La continence est-elle une valeur chrétienne ? Oui ou non ? La chasteté est-elle une vertu ? Oui ou non ? Elle ne peut pas ne pas l’être pour les peuples autochtones et l’être pour nous ou inversement. À nous aussi on prêcha l’Évangile et les peuples autochtones ne sont ni au-dessus ni au-dessous des exigences évangéliques valables pour tous. La question de l’ordination des hommes mariés ne doit pas être posée en des termes exclusivement culturels mais dans d’autres applicables à toute l’Église. Dans ce contexte, le Saint-Siège est mal placé pour calmer les Allemands en leur synode alors qu’il semble prêter l’oreille à « l’inculturation », aux besoins spécifiques des peuples d’Amazonie. À ce sujet, n’importe quelle communauté humaine a droit au respect de son habitat, de son histoire, de ses modes de vie, de son identité, de sa « maison » : les peuples autochtones, nous et les autres. Et l’on aimerait de ce côté-là une plus grande compréhension pontificale en ce qui concerne notre peur face aux invasion migratoires qui mettent à mal nos propres modèles de « paradigmes relationnels », pour parler comme le document préparatoire du synode. Mais force est de constater que nous ne sommes pas la périphérie, ou pas suffisamment encore, pour mériter la miséricorde, ni bénéficier d’une empathie franciscanienne.

Le principe qui régit pourtant l’Église n’est ni le volontarisme, ni le souci des périphéries, ni l’ouverture, ni les grands chemins parcourus ensemble, mais la Charité, plus grande des vertus théologales. Cette Charité est même le mobile essentiel du christianisme selon le théologien luthérien Anders Nygren. C’est elle qui est miséricordieuse et juste et universelle. La spécificité des peuples ne doit servir ni à exclure ni à s’affirmer. L’union des différences légitimes se fait dans la Charité qui a sa source en Dieu. C’est le Christ, Charité de Dieu manifestée dans la chair, que l’Église est chargée d’annoncer à temps et à contretemps. L’urgence, hier comme aujourd’hui, c’est le salut. Hier dans l’Amazonie des premiers Jésuites, aujourd’hui dans une Amazonie en transformation globale mais aussi dans notre monde, en Europe. La mission de l’Église est d’annoncer la bonne nouvelle de la libération pour le salut à tout homme et à tout l’homme. Reste aux laïcs à s’engager, plus que les clercs, dans la conversion matérielle du monde, et notamment par une écologie chrétienne, afin qu’il manifeste davantage cette libération. Là-dessus rien de vraiment nouveau depuis au moins Léon XIII.

Par Manuel Cardoso-Canelas

Illustration : À Rome, on « marche œcuméniquement avec les autres communautés chrétiennes dans l’annonce inculturée et libératrice de l’Évangile, et avec les autres religions et personnes de bonne volonté, en solidarité avec les peuples originaires ».

 

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Auteur de l'article : PM