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L’oubli du Verbe

Doctrine, liturgie, morale : les trois piliers de l’Église sont ébranlés sinon abattus. En réglant son pas sur celui du monde, l’Église se dissout dans le monde sans le vivifier. En glorifiant le changement perpétuel, elle en arrive à réduire le Verbe à n’être plus qu’une vérité relative.

Les analyses politiques et sociologiques de la crise de l’Église ne manquent pas. Certaines sont pertinentes, mais aucune ne peut toucher du doigt le mystère surnaturel de cette institution qui est de décision divine et, comme telle, Corps du Christ, donc sainte malgré les pécheurs qui la composent. En effet, nous sommes à une étape où le risque de perversion interne de l’Église n’a jamais été aussi grand et préoccupant. Même ceux qui n’ont pas l’âge de Mathusalem ont pu assister, en quelques décennies, avec une accélération terrifiante, à ce qui ne peut être nommé que décadence. Des soubresauts ont toujours saisi l’Église à périodes régulières. Des hérésies ont conduit à des schismes, à des conflits armés, à des purges internes très violentes, et cependant, le moteur de ces déchirements demeurait toujours l’amour du Verbe incarné, y compris chez ceux qui, emportés par leurs opinions erronées, contribuaient à tailler en morceaux la Tunique du Christ.

Le vide doctrinal

La situation contemporaine est très différente. La crise n’est pas seulement doctrinale. Il serait heureux que des controverses réellement théologiques aient encore lieu au sein de l’Église. En fait, la crise est une crise du vide doctrinal puisque ne s’affrontent plus que des relativismes mondains ayant pris la place des argumentations dogmatiques et des oppositions intellectuelles. Ce qui saute aux yeux est cet appauvrissement, cette table rase de ce qui fit la véritable richesse de l’Église : sa doctrine, donnant naissance à une liturgie, expression parfaite de la première et offrant une morale, enracinée dans l’enseignement du Christ. Ainsi s’édifia harmonieusement, grâce à ces trois éléments, une vie spirituelle chrétienne, catholique. Les trois piliers ayant été abattus ou sérieusement ébranlés, le palais s’est écroulé sur les têtes des Samson insensés que nous sommes. Voilà l’oubli du Verbe alors que ce Verbe devrait être le sang, la chair de chaque baptisé auquel il a donné la vie éternelle.

Il ne s’agit pas de dire que toutes les composantes ou les membres de l’Église sont désormais pourris mais de souligner que la dynamique commune, autrefois répandue en tous, est freinée dans son énergie à cause de cet oubli magistral. Le mal touche n’importe quelle partie de l’Église, y compris la tête qui, en d’autres temps – y compris les moments d’errance morale dans la pratique –, était toujours demeurée saine doctrinalement et liturgiquement. À partir du moment où le moteur ne fut plus l’amour du Verbe mais la poursuite du changement pour le changement afin de construire une nouvelle Église – et non point de purifier celle qui est à l’aide d’instruments spirituels –, il était inévitable de tomber non seulement dans une ornière mais aussi dans l’abîme. Le mythe du progrès continu avait succédé à l’attachement à une tradition apostolique sans cesse reprise et approfondie. Un exemple typique est celui de l’abandon du latin liturgique dans la pratique alors que, théoriquement, y compris dans la réforme liturgique à la suite du concile Vatican II, il n’en était point question. Paul VI, le 26 novembre 1969, annonçant l’instauration du rite réformé à partir du premier dimanche de l’Avent, est un parfait exemple de ce retournement total mêlé à une sorte de nostalgie vite réprimée par ce qu’il nomme la « nécessité ». Il utilise d’ailleurs plusieurs fois le terme de « nouveauté », ce qui n’est pas neutre, comme si cette dernière devait être désormais le critère, le mètre étalon, pour juger de toutes choses et pour décider de changements : « Nous devons nous préparer à ces multiples dérangements; ils sont inhérents à toutes les nouveautés qui changent nos habitudes. » Détaillant alors tous les sacrifices nécessaires pour accepter cette révolution, il conclut bizarrement, et de façon très illogique par rapport à tout ce qui a précédé, de la façon suivante : « Et, finalement, si on y regarde bien, on verra que la messe a fondamentalement gardé sa ligne traditionnelle, non seulement dans son sens théologique, mais aussi dans son sens spirituel. » Si tout est semblable, alors pourquoi avoir voulu tout changer ? Face « aux très hautes valeurs » de l’Église, le choix s’est tourné vers « une réponse banale et prosaïque » (tous termes de Paul VI) vue alors comme d’un prix plus précieux que tout le reste.

Le pape Paul VI.

Adopter le rythme du monde

L’Église, au cours des siècles, ne s’était jamais contentée de réponses banales et prosaïques. Elle avait toujours lutté contre les hérésies novatrices en rappelant ses très hautes valeurs et, à l’époque moderne, dès les premiers signes de l’apparition de cette idéologie moderniste qui allait la frapper comme un raz-de-marée « par étapes », elle n’avait jamais embrassé l’utopie du progrès constant pour défendre la foi. Soudain, elle annonce qu’il faut rythmer son pas sur celui du monde, qu’il faut avancer, aller de l’avant en compagnie de tous les aventuriers et de tous les empoisonneurs de la race humaine, ceci comme une invitation à fermer les yeux sur les égarements contemporains et à réduire le sacré à une sorte de contrat social où chacun joue un rôle et participe. Le sel évangélique est concassé dans les sucreries et les mièvreries des alentours. La consigne n’est plus de devenir un autre Christ en se laissant envahir par le Verbe, mais de se fondre dans la grisaille du paysage en tendant la main à tout ce qui passe. Épouser le monde a des conséquences immédiates qui vont plus loin que la désertification des églises, phénomène le plus visible avec la désaffection pour la vocation sacerdotale et religieuse. Épouser le monde conduit à déchristianiser les baptisés eux-mêmes, à entrer dans un lent et efficace processus d’apostasie. Épouser le monde conduit à démocratiser la figure du Christ, à le réduire peu à peu à une figure plus ou moins historique, plus ou moins allégorique, précurseur de l’action sociale et humanitaire. À vouloir de la nouveauté, recherchée pour elle-même car tel est l’air du temps, le risque est grand de ne point simplement jeter par-dessus bord des apparences mais aussi la chair de la foi. Ce n’est pas par hasard si saint Ignace de Loyola, fondateur d’un ordre qui n’épousa pas l’esprit du temps, rédigea, dans ses Exercices spirituels, « les règles pour sentir avec l’Église » qui, toutes, sont une invitation à défendre ce qui est remis en cause par l’hérésie du moment, à savoir le protestantisme. Il aurait pu trouver des chemins de conciliation, mais il s’y est refusé car il savait qu’il aurait été ainsi infidèle à l’amour du Verbe. Toucher à l’extériorité de la foi, comme l’a fait Luther, met nécessairement en péril l’intériorité, à moins de considérer que, de toute façon, tout est relatif et que chacun débroussaille comme il le veut le chemin qui conduit au Dieu qu’il s’est construit. L’argument du progrès continu et de la recherche des formes pures, en s’enfermant dans un archéologisme sans lien avec ce qui a vraiment existé, ne prend pas en compte la réalité de l’humain.

La poursuite du changement pour le changement conduit la nouvelle Église à l’abîme.

Alors il faut se répéter, comme saint Augustin sur son lit de douleur et d’agonisant tandis que les Barbares assiègent Hippone et ravagent l’Afrique du Nord : Non tollit Gothus quod custodit Christus ! (« Le Goth n’enlève pas ce que garde le Christ »). La peur de ne pas s’être accroché à ce qui risque de ne pas passer, de demeurer – ne serait-ce que l’espace d’un éclair – dans le champ de vision, très étroit, de l’homme contemporain athée, a conduit maints catholiques, y compris au sommet de la hiérarchie ecclésiastique, à donner plus souvent leur confiance au Goth qu’au Christ. Se condamner à être définitivement hors de son temps est devenu la terreur chrétienne remplaçant celle de commettre un péché mortel ou d’être jeté en enfer. La grande et millénaire inquiétude, celle du salut de l’âme individuelle, a été jetée à bas, laissant place au souci de prendre le train en marche et de ne point le quitter même s’il s’élance sauvagement sans conducteur vers les ténèbres. Le tonitruant Leonardo Castellani le résumait ainsi : « L’intériorité du christianisme se résume à une soif infinie du salut de l’âme, et à l’exigence subséquente d’entrer en contact ici et maintenant avec l’éternelle vérité vitale. » (Le scientifique et le Salut). Alors évidemment, ce jésuite d’un autre temps, pourtant contemporain, avait lui le Verbe dans le sang (pour reprendre le titre d’un recueil de ses œuvres).

Le nouveau credo du changement

De façon tout à fait providentielle, une lettre inédite de René Schwob, écrivain français bien oublié, passe sous mes yeux. Il répondait à une question envoyée par l’abbé Bourdon, de Rouen, en 1938, à de nombreuses personnalités de l’époque : « Quelle est, d’après votre sentiment personnel sur le sacerdoce catholique, la place du prêtre dans l’œuvre du redressement français ? » Sa réponse intéresse non seulement tout prêtre mais aussi, par ricochet, tout laïc et tout homme de bonne volonté (Lettre inédite 8 décembre 1938) :

Je pense que si l’on avait posé cette question au Curé d’Ars, il vous aurait dit que l’unique devoir d’un prêtre, fût-ce du point de vue social, c’est d’être un saint. Il me semble aussi que c’est seulement à partir de cette parfaite charité surnaturelle que son apostolat peut être fécond. Et il est alors ce que les circonstances, le temps et les lieux l’obligent à être. L’important, c’est surtout qu’il ne trouble sa mission du souci d’aucune politique – pas plus de droite que de gauche. On meurt de démocratisme. Qu’au moins les prêtres se tiennent par-delà…

Tout est dit ainsi. La crise de l’Église s’explique par cette fuite en avant dans le démocratisme, commencée au XVIIIe siècle, démocratisme légitimé au XIXe siècle et couronné dans les années 1960, apothéose des noces avec le monde regardé non plus comme source d’erreurs mais comme modèle à imiter et à servir. La haine de la tradition, le rejet de ce qui ne passe pas ont conduit à sanctifier le progrès technique et la justice sociale, deux courants qui semblent s’opposer mais qui se retrouvent justement dans ce mépris partagé vis-à-vis de ce qui demeure, de ce qui ne change pas. Le nouveau credo est le changement, la nouveauté, aider tout changement, accélérer le changement afin d’aboutir à une réalité nouvelle, au grand chambardement, au changement total, celui vers lequel nous glissons irrémédiablement, mondialisme en politique, et religion mondiale dans le domaine de la foi. Si le feu du Verbe est dans l’Église, cette dernière ne peut pas considérer – à moins d’énoncer une hérésie assumée – que Dieu a voulu dans sa sagesse toutes les religions, des plus frustes aux plus raffinées, comme autant de chemins divers menant vers Lui, sorte de Dieu des dieux de cet immense panthéon.

Voilà ce que nous entendons par oubli du Verbe. Il ne s’agit pas d’un oubli accidentel, mais d’un oubli programmé, d’une réduction du Verbe à une vérité parmi beaucoup d’autres, une vérité évidemment relative puisque soumise au flot du temps et à la lubie de chacun. Cette porte, par laquelle s’engouffre les démons, fut officiellement ouverte dans l’Église et elle est maintenue béante par ceux-là mêmes qui devraient être les portiers surnaturels et les gardiens du trésor.

Par le Père Jean-François Thomas, s.j.

 

 

 

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Auteur de l'article : PM