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Accommoder les restes ?

Entre indifférence, hostilité, faiblesse et refus, l’Église en France paraît mal en point. Mais à considérer la manière dont les fidèles laïcs ont déjà opéré leur révolution méthodologique, les choses ne sont pas si désespérées.

L’Église en France présente un visage étrange. Loin d’être un corps homogène, elle accueille toutes les contradictions de notre société, progressistes et conservateurs évoluant au milieu des indifférents et des quiétistes, des observants et des émancipés¹, tous catholiques fondus dans la masse, et même dilués. Et pendant que dans les sous-marins nucléaires, en plongée pendant 70 jours, on célèbre des Assemblées dominicales en absence de prêtres (ADAP), à Colmar une dizaine de riverains tentent de faire taire les cloches de la collégiale Saint-Martin (enfin, c’est ce que prétend leur avocat) : « C’est le seul jour dans la semaine où on peut se payer la grasse matinée et en permanence il y a les cloches de Saint-Martin qui font un boucan terrible. » L’argument avancé ensuite est intéressant : « Je suis allé voir un dimanche, fin février ; il y avait à peine une centaine de personnes à la messe ! Et surtout beaucoup de gens âgés, qui connaissent très bien les horaires, donc qui n’ont pas besoin qu’on leur sonne les cloches pendant un quart d’heure pour venir ! D’ailleurs il n’y a pas qu’à Colmar que les catholiques sont de moins en moins nombreux : un petit nombre de personnes n’a pas à incommoder le plus grand nombre ! Aujourd’hui, les cloches sont devenues une nuisance. » (Le Figaro, 12 mars).

Déclassement sans complot

Il y a un déclassement constant de l’Église. Pas besoin d’évoquer un complot, une machination, une volonté perverse. Certes, le vieux fond anticlérical est toujours présent, et l’on ajoute désormais aux brocards médiévaux contre les “curés” toute une série de lieux communs où Galilée donne la main à Voltaire pour condamner Pie XII et La Manif Pour Tous. Mais la vérité est que l’Église et les catholiques réclament pour eux-mêmes une place prééminente qu’ils sont incapables d’occuper et de justifier. Les revendications des paresseux de Colmar sont grotesques, bien sûr², mais elles témoignent du nouveau statut de l’Église, qui n’est même plus un chef-d’œuvre en péril mais une collection de ruines pittoresques éparpillées dans les mœurs, le territoire et les mémoires.

Le catholicisme est devenu culturel, pour le meilleur et pour le pire. Les si souvent invoquées et controversées « racines chrétiennes de l’Europe » sont moins une légitimation d’un ordre chrétien à restaurer qu’une invocation rationnelle pour éviter qu’on ne déplante les croix et ne rende les cloches muettes. Quand elles ont sonné à Colmar, le 24 mars, lors d’un concert gratuit et matinal, qui les écoutait ? Quelques centaines de Colmariens, « venus défendre notre droit à la tradition ! Paroissiens, membres du Conseil des Sages, Présidents et membres d’associations, commerçants, amoureux de l’art campanaire, riverains, élus… nous n’avions jamais été aussi attentifs au son de la volée de 9 cloches de notre collégiale », comme le relate Cécile Striebig-Thevenin, adjointe à la culture. On est loin de la procession triomphale.

Bien heureux d’ailleurs que ces cloches soient ainsi ointes de culturel, cela les protège. En visitant nos musées, où surabondent vierges, Christs et saints, on ne retrouve pas de cartels précautionneux précisant, comme à la toute récente exposition « Océanie », au musée du Quai Branly, que « l’exposition présente un grand nombre d’objets que leurs communautés d’origine considèrent comme sacrés, étroitement reliés aux générations précédentes. Un grand respect leur est dû. » L’Église a perdu ce respect. Quand Emmanuel Macron rencontre les évêques aux Bernardins, il affirme que « [son] rôle est de [s]’assurer qu’[un concitoyen] ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C’est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis. »

Enfouissement sans fruit

Cette règle d’airain a conduit l’Église en France à adopter une attitude, l’enfouissement, dont on connaît les désastreux effets pastoraux mais dont on mesure aujourd’hui, obliquement, les mauvais effets politiques : tout catholicisme revendiqué est une promesse d’échec – le probable résultat de F.-X. Bellamy, aux européennes, ne suffisant pas à infirmer la tendance – et surtout l’occasion d’une stigmatisation haineuse visant à disqualifier immédiatement les acteurs qui s’en réclament – comme en a témoigné l’ahurissante levée de boucliers contre la candidature de F.-X. Bellamy, après celle contre Fillon. L’enfouissement, qui devait permettre aux chrétiens de faire lever la pâte sociale partout où ils seraient, est une manière de somptueux échec de l’entrisme gramscien : invisibilisés, les catholiques “en charge” ne résistent à aucune des prétendues avancées sociétales dont les partis politiques s’emparent les uns après les autres ; visibles, leur parole est en permanence assimilée à l’obscurantisme, les récents scandales sexuels ecclésiastiques étant immédiatement – et logiquement… – traduits en un « Taisez-vous ! » que les évêques ne savent pas contredire.

Au lieu de mettre en avant les œuvres catholiques (écoles, hôpitaux, centres d’accueil, Ehpad, etc.), dont ils ont peu à peu gommé les signes et la substance catholique, ils préfèrent exister comme Mgr Moutel, évêque de Saint-Brieuc et Tréguier, en interdisant en février dernier, sur RCF Côtes d’Armor, la rediffusion d’un entretien où Jean-Frédéric Poisson expliquait la stratégie d’expansion en Occident de l’islam. L’entretien a été purement et simplement supprimé pour ne pas choquer certains auditeurs, entraînant la démission de cinq membres du conseil d’administration de la radio. Ou comme Mgr de Moulins-Beaufort, qui a inauguré en mars la grande mosquée de Reims en expliquant sa joie car « les uns et les autres nous voulons être des chercheurs de Dieu et mettre en œuvre Sa volonté sainte et bienfaisante, car nous reconnaissons en Lui l’Ami des hommes par excellence », suggérant une égalité conceptuelle entre le Dieu des catholiques et celui des musulmans, et une pareille recherche de vérité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’aboutit pas au même projet politique.

L’ancien séminaire de Lille, rebaptisé désormais « maison Paul VI », sera béni cet automne. Actuellement, des familles migrantes y sont logées à titre provisoire. On n’a pas encore rebaptisé le nouveau séminaire.

Deux réactions, deux espoirs

L’Église tient ainsi absolument à accommoder les restes de sa puissance en devenant le spécialiste interculturel des questions religieuses dans une perspective très irénique : on passe de l’enfouissement à la dilution. Comme le soulignait Hubert Champrun, « la Conférence des évêques de France se comporte comme une ONG fragile qui voudrait retrouver son lustre ancien quitte à changer d’objet social, les droits de l’homme plutôt que le salut des hommes » (Monde & Vie, n°968, mars 2019). Mais le peuple de Dieu suit-il ses pasteurs dans cette mutation ? Pas vraiment.

Deux réactions se font jour, qui toutes deux révèlent à la fois l’affirmation d’une foi catholique sûre d’elle-même et la volonté de changer le rapport au monde. Elles ne sont pas contradictoires, elles sont complémentaires, et la récente vague de scandales sexuels³ n’a fait que les accentuer. Elles ont toutes deux des variations “de droite” et “de gauche”. La première consiste à ne plus supporter que l’Église explique simultanément qu’il faille charitablement faire silence sur les fautes de quelques-uns et qu’il faille s’accuser tous ensemble et faire tous pénitence : la parole de la hiérarchie est singulièrement et justement déconsidérée. Les “experts en humanité” sont jugés à l’aune de l’humanité qu’ils ont produite… et ils ont été trouvés légers, comme dit le prophète Daniel. D’autant plus légers que les adeptes du dialogue à tout va se montre d’un autoritarisme sans faille, comme en témoigne Mgr Moutel, agissant sans prévenir le conseil d’administration de la radio et surtout sans autorité sur la grille des programmes… Obéir aveuglément à des évêques qui laissent les séminaires se vider au point qu’on doive les fermer, comme celui de Lille⁴ , qui venait d’ouvrir ! est désormais compliqué. Car la France, plus que jamais, est terre de mission : « a-t-on besoin d’autant de diocèses, d’administration territoriale lorsqu’on est en terrain missionnaire, comme aujourd’hui ? » se demande Arnaud Bouthéon (Le Monde), qui fut de La Manif Pour Tous ; il n’est plus temps d’accommoder les restes.

Voici donc venu le temps des laïcs, en espérant que les démagogues de Témoignage chrétien ne reçoivent pas exclusivement le soutien de la hiérarchie dans leur entreprise de destruction de l’institution. Cette affirmation des laïcs est la deuxième réaction, et Yann Raison du Cleuziou la décrit avec pertinence et minutie dans Une contre-révolution catholiques – Aux origines de La Manif Pour Tous, qui vient de paraître au Seuil. Des laïcs qui ont considéré l’échec de la pastorale de l’enfouissement⁵ et ont décidé de faire de la politique autrement : en affirmant que les catholiques, en tant que catholiques, avaient droit et devoir de cité, au point que le vote catholique est devenu un enjeu électoral et que la thématique du Bien commun a resurgi – timidement, certes ! – dans le champ du politique. Il ne s’agit plus là de rassembler les restes épars du catholicisme pour faire archipel, comme dirait Jérôme Fourquet ou Rod Dreher, mais d’affirmer des prises de positions politiques qui sont, effectivement, des positions à tenir, et à tenir au cœur de la société ; en espérant que les évêques rejoindront tous le combat.

Par Philippe Mesnard

 

  1. Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ? Desclée de Brouwer, 2014, 332 p. Pour une présentation complète de cet ouvrage, voir Marion Maudet, « Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ? », Archives de sciences sociales des religions, octobre 2015, ICI.
  2. Et elles rappellent que la Révolution fit fondre ces cloches…
  3. Comme le rappelait Le Monde le 25 mars, « Le refus par le pape François de la démission du cardinal Philippe Barbarin aura été le coup de grâce. En un mois, l’accumulation des informations liées à des scandales a laissé bien des catholiques groggy. Ils ont successivement appris que l’ancien cardinal américain Theodore McCarrick, accusé d’agression sexuelle sur un mineur, avait été défroqué ; la mise en cause du nonce apostolique […] dans une affaire d’atteinte sexuelle ; la sortie du film de François Ozon sur les victimes du père Preynat ; la publication du livre Sodoma de Frédéric Martel sur l’homosexualité, pourtant peccamineuse aux yeux de l’Église, de nombre de ses hiérarques ; la diffusion d’un documentaire sur Arte montrant l’ampleur des viols de religieuses par des prêtres ; la condamnation à six ans de prison, en Australie, du cardinal George Pell, numéro trois du Vatican, pour agression sexuelle sur mineur. » (« Atterrés par les scandales de l’Église, des catholiques veulent du changement », 25 mars).
  4. Le séminaire de Lille accueille les futurs prêtres issus de huit diocèses du nord de la France : Lille, Reims, Arras, Cambrai, Troyes, Châlons-en-Champagne, Soissons et Langres. « Ils étaient encore une trentaine de séminaristes à Lille à la fin des années 2000. Le diocèse de Lille (qui couvre une partie du département du Nord de Dunkerque à Lille) compte aujourd’hui moins de 150 prêtres encore en activité. » France 3 régions, 4 mars.
  5. À laquelle Guillaume Cuchet a consacré un livre définitif, Comment notre monde a cessé d’être chrétien ?. Seuil, 2018.
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Auteur de l'article : PM