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Trafic de piastres : un passé très récent

Cinquante-trois ans nous séparent du plus grand scandale financier de la Quatrième République, qui fait écho aux pratiques actuellement en cours en France.

30 janvier 1953, dans Le Monde, un titre en caractères gras s’affiche dans la rubrique financière : « On exagère quand on parle du trafic sur les piastres », déclare M. Letourneau, alors ministre des Etats associés d’Indochine.

Quatre mois plus tard éclate l’un des plus grands scandales financiers depuis les origines de la République, par la volonté d’un jeune employé de l’Office indochinois des changes, Jacques Despuech. Son livre explosif, Le trafic des piastres (rééd. La Table Ronde 1974) participera à la mort progressive du régime.

Le trafic des piastres ? C’est un commerce monétaire qui, une fois compris, peut permettre de saisir le fonctionnement de la plupart des trafics financiers qui se jouaient hier et se jouent encore aujourd’hui autour de la planète.

Un trafic monétaire simple

Il commence par une distorsion du marché introduite par un décret du gouvernement. Le 23 décembre 1945, la guerre à peine finie, le gouvernement provisoire de la République décide de changer brutalement le taux de change entre le Franc de métropole et la Piastre de ses colonies indochinoises : hier, 1 Piastre valait officiellement 10 Francs. Désormais, elle en vaut 17. Aucun argumentaire financier particulier n’est mis en avant pour justifier ce choix.

Problème : le niveau de vie en Indochine ne correspond pas du tout à ce taux de change officiel. Dans les colonies, sur le marché noir, les piastres s’échangent en espèces au taux de 1 Piastre contre 7 à 10 Francs (selon les années).

Ainsi, en achetant des Francs au cours officiel, puis en échangeant au marché noir ces Francs contre des Piastres en Indochine, il est possible de faire un gros bénéfice sans risque. Et le circuit ne s’arrête jamais.

Exemple : avec une Piastre, j’achète 17 Francs aux guichets de la Banque de France après avoir transféré cet argent en métropole. Avec ces 17 Francs, je peux acheter au marché noir en Indochine environ 2 Piastres (ce taux de change correspond au niveau de vie sur place). Avec ces 2 Piastres, je peux désormais obtenir 34 Francs auprès de la Banque de France grâce au taux de change officiel. Etc.

Qui paye ? « Ce déficit est uniquement couvert par la France au moyen des versements du Trésor français [ou plus exactement de sa Banque de France] à la Banque de l’Indochine ».

Circuits de blanchiment internationaux

Ce trafic, connu des autorités depuis des années, n’a jamais été arrêté. Pourtant, le Viet-Minh, qui avait entamé une guerre révolutionnaire d’indépendance au sortir de la guerre, profitait aussi du trafic et finançait ainsi ses attaques contre l’armée française. Avec l’argent du Trésor français…

A partir des années 50, les sommes transférées en métropole atteignent des niveaux faramineux. Si des contrôles de capitaux sont mis en place, ils ne sont pas assez sévères pour contrer des circuits de détournement de plus en plus complexes (lesquels passaient par des places comme Hong Kong et utilisaient le dollar ou l’or comme intermédiaire).

Les contrôles de capitaux sont en outre esquivés par la Banque d’Indochine : ce géant affairiste bénéficie sur place d’un quasi monopole, et il utilise ses filiales à l’étranger pour transférer des Piastres. La Banque d’Indochine a plusieurs fois tenté « de saboter la dévaluation », affirmera un rapport d’enquête parlementaire en 1954 suite à la sortie du livre de Jacques Despuech.

(La Banque d’Indochine sera ensuite fusionnée avec la Banque de Suez, issue des lointains travaux du canal, puis elle sera absorbée par le Crédit agricole et le Crédit lyonnais qui en ont fait aujourd’hui le Crédit agricole corporate avec investment bank).

« Ce régime est pourri »

« L’armature du trafic, ce sont les nombreuses personnalités politiques ou financières, les parlementaires compromis pour un chèque encaissé à la hâte, les partis politiques sollicitant une aide pour la prochaine campagne électorale. Ce sont tous ceux qui profitent de cette facilité déconcertante à faire fortune », écrira Jacques Despuech. Sur le dos des contribuables français et en dépit de la guerre en cours.

En octobre 1952, pendant qu’il mettait la touche finale à son livre, l’agent français est reçu chez lui par le président du Conseil, Edouard Daladier :

« Si vous vous adressez à des hommes politiques, vous risquez des déboires. Ce régime est pourri. Savez-vous qu’à Paris il y a des dizaines de gens dont les revenus sont supérieurs à un milliard de francs par an et qui ne paient pas d’impôts ? Ils s’arrangent avec certaines lois et se font domicilier à Tanger ou ailleurs. Faites votre livre. Mais n’en parlez à personne ».

Cinquante-trois ans plus tard, la situation n’a pas beaucoup changé…

NB : En mai 1953, le gouvernement dévalua enfin la Piastre. Le trafic freina. Mais en 1955, la France avait définitivement quitté l’Indochine…

NB 2 : Jacques Despuech subit des campagnes de discrédit montées par la police fédérale d’Indochine et fit face à des menaces (« Vous êtes seuls, et certainement honnête. Vous n’avez aucune chance. Vous allez vous retrouver dans un asile de fous, ou avoir un accident » le préviendront un jour de mystérieux visiteurs). Il dut supporter une quinzaine de procès et vit son avenir ruiné. Mais le scandale ne put être étouffé.

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Auteur de l'article : Ludovic Greiling

Journaliste