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Représentation ou spectacle ? [PM]

S’il n’existe pas de régime politique idéal, rien n’interdit de réfléchir au bien-fondé de la démocratie élective. Dans un tel système, la question de la représentation est sujette à caution : c’est là que réside la rupture entre les citoyens et leurs représentants.

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Les élections départementales viennent de manifester une nouvelle fois, s’il en était besoin, l’ampleur de la crise de la représentation que connaît notre pays. Tout y est : abstention importante, parité artificielle, affrontements partisans sans fondement réel, cadre territorial incertain, pollution par de faux enjeux nationaux, dramatisation médiatique trompeuse, etc. Et l’affaire, on le sait, ne date pas d’aujourd’hui : d’élection en élection, la fracture s’aggrave entre le pays légal et le pays réel.

Alors que faire ? Peut-être, en raison même de la gravité de la crise, commencer par éviter certaines postures trop faciles.

La première étant celle qui consisterait à jeter le bébé avec l’eau du bain. On veut dire : remettre en cause le principe électif lui-même au bénéfice de la démocratie directe et autres mécanismes « participatifs ». Le remède serait vraisemblablement pire que le mal. L’Histoire vérifie largement que la démocratie directe, comme le disait Michel Debré, est l’outil de toutes les dictatures et, aujourd’hui, elle serait le plus beau cadeau que l’on puisse faire à Big Brother. Disons-le, au risque de choquer : Montesquieu voyait juste lorsqu’il expliquait que c’était déjà bien si le peuple était capable de désigner ses représentants mais qu’il ne fallait pas aller au-delà. La démocratie représentative reste la moins mauvaise forme de démocratie et, au demeurant, la seule que l’on ait vu concrètement fonctionner.

Démocratie élective : un mal français

Ce qui nous conduit à une seconde possible mauvaise posture, celle d’une condamnation généralisée du système représentatif. Or, là encore, soyons clairs : le mal est d’abord un mal français. La démocratie élective fonctionne beaucoup mieux dans la plupart des autres pays européens, notamment chez ceux qui ont su combiner le principe démocratique avec le principe monarchique et le principe aristocratique. Parce qu’alors, l’élection concerne ce qu’elle doit vraiment concerner : la gestion rapprochée du « vivre ensemble », la continuité de l’état et les fondements de la société étant préservés par ailleurs. Quoiqu’on en dise parfois, le modèle anglais reste enviable et bien d’autres pays nous surprennent – même l’Italie… ! – par leurs capacités de recomposition politique et d’émergence d’hommes nouveaux.

Dans cette perspective, une troisième posture facile est celle, fort en vogue aujourd’hui, du haro systématique sur les partis. Or, il faut également le dire : en démocratie, les partis sont indispensables. Ils sont les lieux où se mûrissent les projets politiques qui vont ensuite pacifiquement s’affronter. Si ces partis sont devenus des machineries exsangues… c’est faute d’un engagement actif des citoyens qui, par leur désertion, les abandonnent au vouloir de quelques hommes de pouvoir.

On dit bien : quelques. La dernière posture facile que l’on retiendra est celle, bien sûr, du « tous pourris ». Elle est d’abord inexacte, car la plus grande partie des hommes politiques a le sens du bien commun, et elle est surtout l’alibi de la pire irresponsabilité : moi, je ne m’engage pas, je suis un pur, je veux garder les mains propres… On connaît la réplique : elles sont d’autant plus propres que vous n’avez pas de mains !

Et c’est peut-être l’idée directrice qui court en filigrane à travers ces diverses observations : si la démocratie représentative est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres, c’est-à-dire le moins mauvais, c’est parce qu’en démocratie, il n’y a pas d’irresponsabilité. On a les institutions et les hommes politiques qu’on mérite.

Alors que faire – revenons-y – pour en mériter d’autres ? Après les mauvaises postures, essayons de voir les bonnes.

Pas de régime idéal

La première consiste vraisemblablement à admettre qu’il n’y a pas de régime idéal et que la démocratie n’est pas un absolu. Il y a eu avant d’autres modes de gestion du vivre-ensemble et il y en aura d’autres après. Surtout, même si on conserve le principe représentatif, il faut considérer que comme tout principe, il connaît à l’usage des perversions qui appellent des ajustements. Et en France, il y a une perversion essentielle qui est la cause immédiate de la crise de la représentation, c’est le mécanisme d’une élection présidentielle qui fausse et délégitime toutes les autres consultations. Supprimons l’élection au suffrage universel direct et le quinquennat et revenons, sinon au principe monarchique, du moins à un mécanisme plus aristocratique : nous aurons déjà fait un grand pas pour sortir de la crise.

Le second est plus délicat. Il concerne la question – qui dépasse mais inclut celle de la représentation – de l’organisation territoriale et donc du cadre des différentes élections. Elle n’est pas simple car, si tout le monde est d’accord pour brocarder le mille-feuille, il est moins évident de dire par quoi on doit le remplacer. L’invocation, classique, du principe de subsidiarité n’arrange rien car le fond du problème est que nous sortons du paradigme territorial. Avec l’explosion des communications en tous genres, la vie – à commencer par la nôtre, quotidienne – ne coïncide plus avec des limites territoriales repérables. Elle est comme jamais : mouvement, déplacements, polarisations, flux… Quel est le bon cadre pour représenter et gérer des flux ?! Cela donne à penser qu’il faut sortir d’une approche territoriale exclusive pour évoluer vers un système mixte, à la fois territorial, fonctionnel, organique qui rapprochera la représentation de ce qu’elle doit représenter.

Car – c’est un troisième niveau d’approfondissement – pour qu’il y ait représentation, encore faut-il qu’il y ait quelque chose à représenter. On ne représente pas des territoires mais des hommes qui y vivent et y font corps, communauté. Mais y a-t-il encore des vraies communautés locales ou nationales, conscientes de leur destin commun – c’est-à-dire politique – et capables de forger des visions pour le mettre en œuvre ? On peut se poser la question. Mais s’il n’y a plus de « sociétés politiques » mais seulement des « sociétés civiles », c’est-à-dire des agrégats instables d’intérêts individuels et catégoriels, il n’y a pas de représentation possible.

C’est ce qu’évoque Marcel Gauchet en parlant d’Etat-spectacle : l’espace public, les espaces publics deviennent des terrains vagues, des scènes de théâtre, des écrans plats où la société civile « se projette », « manifeste » ses désirs, à charge pour les autorités de les satisfaire. Et comme tout n’est pas possible, c’est, in fine, la logique économique et financière qui arbitre. Fin des collectifs, fin du politique.

On peut donc discuter partis, modes de scrutin, structures… Mais c’est du divertissement et on retombe toujours sur le propos de Benoît XVI : la question sociale – la représentation en fait partie – est devenue radicalement, « à la racine », une question anthropologique. Cela veut dire que le premier travail politique à effectuer est d’inviter l’homme d’aujourd’hui à dire quelle « représentation » il se fait de son destin : monade fluctuante ou membre d’un corps ? L’intendance suivra.

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Auteur de l'article : Pierre Chalvidan

Professeur, essayiste, spécialiste du droit constitutionnel
Publication de l'article : 13 avril 2015