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L’État Macron, sa caste, ses horizons

Des réformes qui passeront de moins en moins. Politique magazine

Politique. Macron veut réformer. Il a ses raisons. C’est la perspective qui est faussée et qui fausse tout.

Il est temps de comprendre que le président de la République, souvent comparé à Bonaparte, en a en effet les caractères autocratiques. Il rêve de fonder lui aussi un nouveau régime, avec réforme constitutionnelle à l’appui, régime dans lequel l’État dans son appareil exécutif aurait la mainmise sur la société et la caste qui le sert se trouverait portée à son apogée.

Les hommes qui composent cette caste, fonctionnaires et hommes politiques, s’emparent progressivement du pouvoir, de tout le pouvoir, simplement pour accomplir pleinement leur domination ; cette domination est à visée principalement européiste, mais elle se réalise sur le modèle technocratique français ; c’est un changement d’échelle. Il fallait un homme qui concentrât en lui plus de pouvoirs encore que ses prédécesseurs, afin de mieux servir un pareil dessein. Telle est sa volonté. Cependant la question aujourd’hui qui se pose est de savoir quelle est sa marge de manœuvre politique.

Faiblesse institutionnelle d’un projet grandiose

Macron ne peut ignorer que sa majorité représente une faible part de l’électorat et le parlement, qu’il bouscule par son train de réformes, peine à suivre, tandis que l’opinion le perçoit, peu ou prou, comme une chambre d’enregistrement et se sent de plus en plus violentée par de multiples passages en force. L’exécutif ne dispose pas d’un parti de masse suffisant et LREM n’enregistre guère de succès aux élections partielles. Quant aux ministres, hormis une ou deux exceptions, ils sont non identifiables et non identifiés par l’opinion. La tension va devenir de plus en plus vive. Les grèves et les protestations de rue vont se multiplier. Dans ces conditions, que reste-t-il à Macron, si ce n’est la haute administration ; elle ne lui fera pas défaut, surtout dans ses entreprises européennes. Mais ça ne suffira pas pour continuer à séduire ! Macron se montre très ingrat à l’égard de la classe journalistique, n’hésitant pas à la remettre en place, souvent de façon cinglante, alors que c’est elle qui, pourtant, lui a apporté son élection sur un plateau. Enfin, au-delà des mouvements sociaux, Macron ne pourra compter sur une certaine tranquillité politique que tant que « le cauchemar de l’union des droites », comme dit Ivan Riouffol, ne se profile pas à l’horizon.

Les médias, probablement parce que c’est tout ce qu’ils savent faire, rendront sans doute encore le grand service au président d’agiter l’épouvantail du racisme pour se prémunir contre cette union. Au demeurant, une telle union, sauf évènement exceptionnel, est loin d’être pour demain. La raison principale tient à la vraie ligne de partage des différentes droites sur la place de l’État et de l’Europe. Qu’on se rassure : Macron, en dépit de ses apparences libérales, a l’intention de consolider le bon vieil État à Paris et la bureaucratie à Bruxelles pour réaliser « son plan » ; il pense le faire de manière très directive, pour le meilleur et pour le pire.

Budget : le retour de la cagnotte

Les politiciens sont décidément incorrigibles ; dès qu’une petite marge de manœuvre budgétaire apparaît, ils se précipitent sur la dépense de la dite marge, ou sa distribution démagogique, sans véritablement faire l’effort de réduire le déficit. Le coup de la cagnotte a déjà eu lieu avec Jacques Chirac et Lionel Jospin ; et ce n’est pas nouveau : après la réforme Poincaré en 1928, dévaluation du franc-or pour les 4/5e de sa valeur, qui eut pour effet d’améliorer la compétitivité de l’économie, le ministre des Finances Chéron s’empressa après le départ de Poincaré d’annoncer l’existence d’une marge budgétaire, qualifiée par la presse de « trésor Chéron ».

Aujourd’hui c’est le rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale, Joël Giraud, qui a lancé le débat dans une interview aux Échos : « Nous nous acheminons vers un déficit proche de 2,7 ou 2,8 %, inférieur à l’objectif du gouvernement de 2,9 % », a-t-il déclaré. À la question « Peut-on parler de cagnotte ? », il a répondu : « Oui, même si je préfère parler de bonne fortune. » Et d’annoncer qu’il faudrait redistribuer cette bonne fortune. En apparence la bonne fortune est pour Macron : cela faisait neuf ans que la France était sous le coup d’une procédure de déficit excessif lancée par Bruxelles, et dix ans qu’elle n’a pas vu ce déficit sous la barre des 3 % du PIB, critère au demeurant tout à fait artificiel. Il s’agit, en l’espèce, d’une petite cuisine technocratique. Eurostat a sauvé la mise au président en validant la position de l’Insee qui permet de répartir à 50-50, sur les budgets 2017 et 2018, les 10 milliards de pertes pour l’État liées à l’annulation de « la taxe dividendes ». À cela s’ajoute que les rentrées liées à l’augmentation de la CSG sont en cours, tandis que la baisse des charges sur les actifs n’est pas encore effective. Un pur artifice, donc ! Décidément le président français est béni des dieux européens. Ne doutons pas qu’il s’en prévaudra pour son action européenne. L’équarrissage des retraités, l’ignorance des périphéries, la détresse agricole, les anciens en grande peine, passeront par pertes et profits au bénéfice du grand œuvre macronien et européen.

La réforme tous azimuts

Le train des réformes file à vive allure… mais vers où, il est permis de se le demander. Sans doute l’horizon chimérique d’une Europe qui n’existe plus ! On ne sache pas que la réforme du code du travail ait diminué le volume dudit code. La réforme de la formation professionnelle fait retourner à l’État l’essentiel de sa maîtrise à l’encontre des régions et du paritarisme. La justice, sous prétexte d’accélérer les procédures, va se passer, pour une part, des jurys populaires : toujours l’État ! La réforme des prisons envisagée ne prend pas en compte le problème de la surreprésentation étrangère, non plus que l’impuissance des magistrats face aux associations qui prospèrent sur l’obstruction faite à cette même justice au nom des droits de l’homme. Pour la SNCF, l’extinction progressive du statut des cheminots et le bruit que vont faire les syndicats jusqu’en juin, masqueront la dette – 46 milliards – dont le paiement sera étalé sur… un demi-siècle ; nos enfants et nos petits-enfants continueront de payer deux fois leur billet de train : une fois au guichet, une fois aux impôts !

Quant à la réforme constitutionnelle, elle aura pour conséquence d’abaisser encore le parlement, et les 10% de proportionnelle ne sont qu’une gratification insignifiante pour obtenir l’accord des partis minoritaires. La réduction du Conseil économique, social et environnemental de moitié confine au ridicule : ou bien il ne sert à rien et le réduire de moitié n’en diminue pas l’inutilité, il fallait le supprimer complètement ; ou bien il aurait fallu le fusionner avec le Sénat pour que fussent représentés et les territoires et les métiers. Les autres objectifs de la loi constitutionnelle portent sur le nombre des parlementaires, réduit d’un tiers, et la limitation du nombre de mandats de nature à combler, à bon marché, l’antiparlementarisme des Français mais au détriment de l’expérience. En fait tout l’esprit de ces réformes consiste à aligner la France sur une Europe qui n’existe plus et dont il se fait l’avocat à contre-courant, à l’heure même où, après le Nord et l’Est de l’Europe, c’est maintenant le Sud qui fait défection, comme le signale le coup de semonce des élections italiennes.

Ils sont les maîtres : l’État c’est eux. Politique magazine

 

La république, chose publique de la caste

Le déficit et la dette publique restent ce qu’ils sont et lorsqu’un État a une dette équivalente à son PIB, il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser. Traduit en langage d’entrepreneur, le chiffre d’affaires équivalent à la dette, c’est la faillite. On ne voit guère venir de projet visant à sa réduction. À commencer par le train de vie de l’État que ces messieurs de la caste ne sauraient remettre en cause. Âpreté au gain, carriérisme, conflits d’intérêts, mépris pour l’intérêt général sont décrits dans les pages du livre Les Intouchables d’État, bienvenue en Macronie de Vincent Jauvert (Robert Laffont). Pour croire en la volonté de réforme du président, il faudrait qu’il commence par supprimer totalement les retraites de préfets « honoraires » – et, par exemple, celle de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone – nommés par le favoritisme de Hollande, eux qui n’eurent jamais d’activité préfectorale, et éliminer toutes les prébendes et faveurs républicaines ejusdem farinae ; la liste exhaustive des profiteurs du système, en contravention avec les règles de la rémunération des fonctionnaires, ne peut être ici établie tant elle est longue. La rapacité de la classe énarchique ne s’arrête pas là. La morgue, la suffisance de cette classe est sans limite. L’État étrangle de nombreuses entreprises par son monopole sacré, puis, avec le concours d’une main-d’œuvre stipendiée par les impôts, il crée des usines à gaz – exemple le CICE – ayant pour effet de desserrer un peu le garrot ; ça s’appelle soutenir l’économie ! Olivier Babeau dénonce cette « horreur politique » que constitue L’État contre la société (Les Belles Lettres). L’astuce suprême de cette classe est de persuader l’opinion de son utilité, car la propagande étatique est d’une efficacité redoutable. Perceptible sur les réseaux sociaux dès qu’apparaît une critique de l’État, la violence se déchaîne contre les iconoclastes qui osent remettre en cause cette hypostase étatique. Les Français restent de ce point de vue majoritairement aliénés, au sens marxiste, et cela au profit des plus grands exploiteurs de l’État, la classe qui se sert en prétendant le servir. Henri Queuille ne se trompait pas qui disait cyniquement : « La politique n’est pas l’art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent ». Modernisant la formule, Macron en est à établir une loi sur les fake news. Il s’est créé et développé dans la haute fonction publique un ensemble de privilèges, de passe-droits et d’accommodements tels que nombre de ceux abolis lors de la Révolution dite française paraissent bien mineurs par rapport aux prébendes et aux abus actuels.

La fin d’un monde

Dans de telles conditions et pour conclure, on pense à la nuit du 4 août. Et s’il prenait envie au peuple français d’abolir les privilèges républicains ? Le roi Macron serait nu ! Mutatis mutandis, ne sommes-nous pas dans une situation comparable à celle de l’Ancien Régime à la veille de la Révolution ? L’aveuglement des élites sur lesquelles s’appuie le président, est ahurissant. L’État aujourd’hui est à un tel niveau d’omnipotence théorique et d’impotence pratique que toute réforme du système devient quasi impossible. Soit le chef de l’État prend conscience que le point de rupture est atteint, il tranche dans le fonctionnement de la sphère publique, et c’est une révolution de palais au sommet, mais comment l’opérer ? Soit il continue d’être soutenu par tout l’appareil républicain, comme la corde soutient le pendu, et par ces grands corps malades qui ont pour nom Conseil d’État, Inspection des Finances, Trésorerie Générale, et tout le système qui fonctionne en circuit fermé sur les schémas préconçus d’une légalité toute artificielle, et c’est une révolution qui s’annonce dans un corps social délité accompagnée de guerres civiles sporadiques dans un non-droit de plus en plus étendu.

Le faubourg Saint-Germain était, sous l’Ancien Régime, géographiquement hors les murs. Aujourd’hui ce qui en tient lieu est carrément hors-la-loi. Terrifiante défaite pour la République, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt.

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français
Colloque Maurras - Politique Magazine