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Le rapport Stora : des victimes toujours négligées

Après avoir lu ce titre, certains me diront : « Hola ! Arrêtez. Vous faites erreur, le rapport Stora ne concerne pas l’immigration, ni la nation française. Il concerne les rapports franco-algériens avec comme but de réconcilier les mémoires opposées de la Guerre d’Algérie. »

Or, précisément, il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour comprendre que le Président voudrait, ce qui explique la mission confiée à Stora, que les rapports d’une France et d’une Algérie réconciliées servent de modèle pour toute la politique de l’immigration.

Dans son esprit, si la France et l’Algérie, pays musulman, se rapprochent, toute la société française en sera apaisée. Le fait colonial appartiendra au passé comme les traumatismes de la décolonisation et les crispations actuelles. Le passage des générations, l’?uvre du temps effaceront les conflits et les ranc?urs d’hier comme d’aujourd’hui.

Certes, tout le monde peut rêver. Aux esprits simples, tout paraît simple. Or, réconcilier les mémoires conflictuelles de la Guerre d’Algérie est tout sauf aisé. Une des conditions pour réussir ce type d’opération – à supposer que ce soit possible –, est de bien prendre en compte toutes les sensibilités, tous les vécus, toutes les souffrances. Les soixante dernières années montrent qu’en ce domaine beaucoup, vraiment beaucoup, reste à faire. En effet, pour nombre de ceux qui s’expriment, débattent, écrivent, « colloquent » sur ce sujet, il n’existe qu’une seule catégorie de victimes : celles causées par la Police et de l’Armée françaises.

Les harkis, les pieds-noirs enlevés et portés disparus, les massacrés du 20 août 1955 et du 5 juillet 1962, n’entrent pas dans la même catégorie. Ceux qui les ignorent délibérément, qui minimisent leur nombre, les souffrances et le désarroi de leurs familles, ne sont pas rares. C’est peu dire ; ils sont légion.

Pour toutes ces victimes si peu ou si mal considérées, la mission confiée à Stora est une blessure supplémentaire. Celui-ci, par ses écrits, ses interviews, ses prises de position diverses, n’a jamais fait preuve d’une grande sensibilité pour elles. De plus, en maintes circonstances, il a affiché des penchants peu compatibles avec sa qualité hautement revendiquée d’historien.

Il n’a pas craint d’affirmer son désaccord avec Camus concernant le terrorisme, allant jusqu’à affirmer que « pour les Algériens musulmans, il n’y avait pas d’autre issue » (que la violence anticoloniale : Philosophie Magazine)…

Lorsqu’au prix d’efforts considérables, des historiens et des chercheurs ont réussi à faire sortir de l’oubli les massacres de pieds-noirs du 5 juillet 1962 à Oran, il s’est empressé de dire qu’il ne fallait pas « instrumentaliser » cette journée. Lorsque le film antihistorique de Bouchareb Hors-La-Loi est sorti, il en a parlé favorablement à la télévision.

Dans Les mots de la Guerre d’Algérie (Presses Universitaires du Mirail, 2005), il a affirmé, sous l’entrée Terrorisme que la pratique terroriste des Européens (allusion à un attentat commis dans la Casbah en août 1956) avait inauguré « la période du terrorisme urbain qui sera ensuite pratiqué par le FLN, surtout pendant la Bataille d’Alger. » : ceci est historiquement faux, le FLN a lancé des attentats aveugles contre les Européens, dans la capitale algérienne, dès juin 1956.

Bien sûr, d’aucuns diront qu’il a changé, que son Rapport fait droit à certaines revendications des harkis, des pieds-noirs, de ces victimes si longtemps « oubliées ». Pour nous l’impression qui se dégage de son texte et des préconisations qu’il contient est assez différente, et lourde d’inquiétudes. Nous y reviendrons.

 

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Auteur de l'article : Jean Monneret

Publication de l'article : 8 février 2021