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Universités: le problème jamais dit

Frédérique Vidal - Politique Magazine

Pourquoi est-il impossible de voir et de dire la simple vérité ? Le refoulement de tant de bacheliers à l’entrée de l’Université n’est que l’une des conséquences logiques d’un système pervers.

Ah ! Qu’il est loin le bon temps, où chaque bachelier s’inscrivait dans la faculté de son choix afin de poursuivre les études qui lui plaisaient ou lui convenaient le mieux ! Cette année, a encore frappé le sinistre service Admission Post Bac (APB), institué en 2009 par les ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur pour ventiler les demandes d’inscription en première année d’études supérieures, et dont le présent gouvernement vient d’annoncer la suppression, au vu de ses résultats catastrophiques, envisageant son remplacement par une exigence de pré-requis.

On ne fait pas ce qu’on veut. Ah, mais !

Aujourd’hui, l’accès à l’Université est implacablement réglementé. Tout le monde est reçu au bac, mais tout le monde n’entre pas à l’Université et n’intègre pas la filière de son choix. Jusqu’à cette année inclus, tout bachelier doit faire acte de candidature sur le site APB, où il a droit à 24 candidatures, le nombre de ces candidatures dans des filières différentes étant limité à 12 pour chacune de ces dernières (12 candidatures en première année universitaire, 12 en DUT, 12 pour les écoles d’ingénieurs, etc.) ! Les postulants sont sélectionnés selon les critères suivants : la proximité de la résidence ou du lieu d’obtention du bac relativement à l’établissement demandé, l’ordre des choix du candidat (on privilégie ceux dont la formation indiquée est le premier de leurs vœux), et la situation familiale (priorité accordée aux demandeurs mariés, pacsés, concubins, ou ayant charge de famille). C’est assez dire qu’on ne fait pas ce qu’on veut, qu’on ne va pas où on veut. Réglementation inévitable en raison de l’affluence démentielle des postulants. Un jeune qui rêve d’effectuer des études d’histoire, par exemple, n’est pas certain de pouvoir le faire une fois son bac en poche. C’est un système informatique qui décidera de son sort.

Un système pernicieux, une sélection arbitraire et hypocrite

Ainsi, on joue l’avenir des bacheliers au loto, suivant l’expression de certains d’entre eux. Car, outre que ce système bride la liberté des candidats, il ne fonctionne pas sans bavures. Il permet aux universités, notamment, de présélectionner les postulants en fonction de leur sexe, de leur origine nationale et de leur lycée d’origine. Ses carences sont telles que, malgré sa fonction de régulation implacable des entrées dans l’enseignement, il s’accommode de la pratique hautement condamnable et justement honnie du tirage au sort. Résultat : il a laissé en rade, cette année, 86 969 bacheliers (contre 117 000 l’année dernière, saluons le progrès réalisé !) auxquels il s’est révélé incapable de trouver une place, se fût-il agi d’un pis-aller. Même si tout est fait pour résorber peu à peu l’inondation. D’ailleurs, sa suppression laissera subsister en entier le problème de la surpopulation étudiante.

Université Bordeaux Segalen - Politique Magazine

Étudiants sur le campus de l’Université Bordeaux Segalen (Bordeaux 2) dont les domaines principaux sont les sciences de la vie, les sciences de la santé et les sciences de l’homme.

Cela tient au fait qu’il ne peut résoudre seul le problème de l’afflux des bacheliers candidats aux études supérieures. Ce problème est largement d’ordre démographique : chaque année voit gonfler les effectifs d’étudiants de 30 000 à 40 000 unités. Il est, également, et par voie de conséquence, d’ordre financier et matériel : les universités n’ont ni les moyens budgétaires, ni les locaux suffisants, ni un personnel assez nombreux pour encadrer une masse étudiante qui croît constamment, et ce d’autant plus que l’autonomie pécuniaire dont elles jouissent (en même temps qu’elles en subissent les inconvénients) depuis la loi LRU de 2007 accroît leurs difficultés. À ce problème (ou plutôt ces problèmes), le service Post Bac ne peut, par sa nature même, apporter aucune solution adéquate. Et il ne peut pas tout contrôler. Or, les universités sont bien obligées de trouver des palliatifs pour s’en sortir. Ce qui explique les modes de sélection déguisée et la pratique du tirage au sort. Ce dernier paraît tellement inéluctable qu’au printemps dernier, Najat Vallaud-Belkacem, encore ministre de l’Éducation nationale, précisait, dans sa circulaire relative à la procédure d’admission des bacheliers à l’Université, qu’en cas d’impossibilité d’accueillir plusieurs candidats satisfaisants aux critères exigés, un établissement pouvait tirer au sort l’un d’entre eux.

Evidemment, cette manière d’entériner le tirage au sort a été critiquée, et l’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, envisage d’y mettre un terme… sans trop savoir comment. Quant aux présidents d’universités, ils déplorent cette pratique, dont ils reconnaissent l’injustice et surtout l’absurdité, puisqu’elle aboutit à accepter des candidats à l’évidence incapables de réussir et à en refuser d’autres, beaucoup plus qualifiés.

Qui aurait osé imaginer cela autrefois ? Comment en est-on arrivé à cette situation proprement kafkaïenne ?

Ecoliers - Politique Magazine

Depuis leur plus jeune âge…

La conséquence logique d’une société idéologiquement fondée sur l’École

En vérité, le fait n’a rien de surprenant. Il est l’aboutissement logique du mal scolaire dont souffre la France depuis une cinquantaine d’années. De 300 000 en 1968, le nombre d’étudiants est monté à 1 515 000 en 2004, pour s’élever à 2 551 100 aujourd’hui. Tous les jeunes effectuent des études secondaires, de nos jours, et obtiennent le baccalauréat, et tous veulent poursuivre des études supérieures. Encore, convient-il de remarquer que le rythme de l’augmentation des effectifs étudiants, quoique continûment en hausse, a subi un fléchissement au début de ce siècle. Car, de la fin des années 1930 à celle du XXe siècle, il quintuplait tous les trente ans.

La France, depuis une cinquantaine (voire une soixantaine) d’années compte un nombre de lycéens, de bacheliers et d’étudiants sans commune mesure avec celui des autres pays évolués. Notre système scolaire et universitaire souffre d’un cancer généralisé de son jeune public. Les Français ont une fringale d’école, de diplômes et de titres. « L’École » est un sujet constant et majeur du débat politique, qui cristallise les passions idéologiques, suscite des revendications incessantes et des inquiétudes et révoltes permanentes. Pourquoi donc ?

Tout simplement parce que notre chère République, chevillée à l’âme, au cœur et aux tripes de nos compatriotes, a idéologiquement fait reposer sur l’École toute la légitimité de l’ordre social. Sa conception universelle de l’homme réduit tout individu à la raison, constitutive de sa dignité, donc à l’intelligence, que l’École a pour mission d’éduquer, de dégrossir, de polir, d’affiner grâce à la connaissance, identifiée aux savoirs académiques, condition de son émancipation, et fabricatrice d’une égalité qui, autrement, demeurerait théorique. D’où cette équation infernale dans la tête des Français, depuis qu’ils vivent en République, voire depuis la Révolution : dignité = raison = intelligence = savoir académique = titres universitaires. Il faut réussir à l’École pour être digne et pour mériter de réussir dans la vie, d’occuper une place enviable dans la société. À cela s’ajoute que la société française a constamment évolué, depuis deux siècles, de telle manière qu’il a été toujours plus difficile (voire impossible) d’y réussir, d’y faire son chemin, voire, tout simplement, de s’y insérer, sans une formation excédant le niveau du baccalauréat. Le destin de tout Français se joue à l’École, au collège et au lycée, puis à l’Université, en IUT, dans des écoles d’ingénieurs ou des écoles spécialisées. À l’École, le Français joue à la fois sa dignité et son avenir socio-professionnel.

Enfin, il convient de prendre en considération le rôle proprement politique dévolu à l’institution scolaire. Dès la Révolution française, l’École fut considérée comme l’instrument d’émancipation et de formation des citoyens, au moyen de l’éducation et du savoir. Et tel fut le rôle que Jules Ferry et les républicains assignèrent à l’École primaire, y ajoutant le principe « méritocratique » en fonction duquel les enfants les plus doués du peuple pourraient intégrer, grâce à des bourses, l’Université, alors payante et de fait réservée aux classes aisées. Les républicains se vantèrent haut et fort d’avoir réalisé à la fois l’éducation du peuple (surtout au plan moral et civique) et l’égalité des chances grâce à ce principe méritocratique (en fait adapté à un tout petit nombre d’élèves à la fois très doués et tout à fait conformes au moule scolaire), si bien que la revendication du droit aux études, puis du droit au succès aux examens et à l’obtention des titres ne cessa de faire son chemin jusqu’à devenir la règle de fonctionnement de notre système d’enseignement. Ainsi naquit l’enseignement de masse que nous connaissons. En France, tout le monde fait des études parce qu’on a fait de ces dernières la condition incontournable de l’insertion professionnelle et de la réussite sociale, et parce qu’on serine inlassablement aux jeunes et à leurs parents que les études les plus académiques et les plus longues sont les plus gratifiantes et les seules qui attestent de l’accès du fils du peuple à l’élite de la nation, tant on fait de « l’École » (ce mot magique à valeur symbolique de sésame, dans la tête de nos compatriotes) un instrument non seulement de promotion, mais de revanche sociale et de tentative d’édification d’une démocratie égalitaire. En totale contradiction, d’ailleurs, avec l’idéal culturel aristocratique dont on voulait faire le signe d’une promotion individuelle ! Notre système scolaire et universitaire est englué dans nos obsessions révolutionnaires qui nous font concevoir la démocratisation des études non comme une simple adaptation de l’École à l’évolution du monde, mais comme l’institution d’une société véritablement égalitaire grâce à la diffusion à tous d’une culture in essentia élitiste. Ainsi, tous nos jeunes vont jusqu’au bac, qu’on leur brade à bas prix, puis s’entassent dans les facs, de préférence dans les filières les plus longues et les plus élitistes (lettres, médecine), et ils sont si nombreux qu’il faut les empêcher d’entrer en trop grand nombre, les répartir, les ventiler, les sélectionner d’une manière ou d’une autre. Et, nos universités demeurant des établissements publics d’État, la loi LRU du 1er août 2007, dont on attendait la libération des énergies étudiantes et universitaires, est devenue une source d’effets pervers : l’autonomie financière, réduisant l’engagement de l’État, pousse les établissements à l’économie ; l’omnipotence des présidents leur permet de prendre des mesures contestables pour contourner la législation ; l’évaluation et la détermination des ressources financières d’État par les agences nationales des moyens obligent les universitaires à multiplier les bilans, rapports et exposés justificatifs, au détriment du temps voué à la recherche.Et, au sein de la recherche elle-même, sont privilégiés les secteurs les plus rentables à court terme ou les plus spectaculaires, aux dépens de domaines moins payants et apparemment plus modestes, mais tout aussi importants et susceptibles de développements futurs fructueux, etc.

La cour de la Sorbonne en 1968 - Politique Magazine

La cour de la Sorbonne occupée pendant les manifestations étudiantes de1968.
La prétendue revendication de liberté n’a abouti qu’à un étatisme aussi pesant qu’anarchique.

Un système d’État irréformable

La leçon qui se dégage de cette crise générale de l’Université, en sa phase actuelle, est la suivante : il ne sert à rien, tout au contraire, de réformer un système scolaire et universitaire d’État vicié dans ses principes mêmes ; le tenter ne résout aucun de ses problèmes et induit des effets pervers qui ajoutent encore au mal. Notre enseignement supérieur ne se portera mieux que le jour où il sera vraiment libre, constitué d’établissements indépendants (pouvant se fédérer en réseaux et contracter avec les pouvoirs publics), avec l’adjonction de bourses et de dispositifs d’orientation plus performants que ceux d’aujourd’hui. Surtout, il ne renouera avec le succès que lorsque nous nous serons débarrassés de notre névrose obsessionnelle scolaire qui veut que tout réussite personnelle passe par l’École et que l’égalité sociale implique la massification des études les plus élitistes. Mais comment nos « élites actuelles », toutes formatées par un tel système et dont Macron est le type plus ou moins achevé, pourraient-elles le remettre en cause alors qu’il est la source de leur prétendue légitimité et la justification de leur carrière, sinon de leur vie tout entière ?

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle