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Migrations, en finir avec l’idéologie

La religion migratoire, qui voit dans le “migrant” l’instrument de la rédemption de l’Occident, ignore avec superbe les conséquences conflictuelles de l’immigration. Ni les régions d’origine ni les destinations d’accueil ne peuvent plus supporter qu’on sacrifie à l’idéologie humanitaire.

La migration internationale n’est plus un simple phénomène de nature démographique mais s’impose par sa dimension idéologique. Certains courants politiques surexploitent à des fins électoralistes le thème de “l’immigration zéro”, irréaliste dans le monde moderne, bâtissant leur succès sur ce slogan. Mais à l’inverse, le culte de la migration comme véhicule d’un nouvel “avenir radieux” bat aujourd’hui son plein. Le pacte de Marrackech sur les migrations, adopté en décembre 2018 par la communauté des nations, est emblématique de la vision de la migration comme outil d’un monde meilleur. Il invite les Etats à « recadrer le discours sur la migration, pour qu’il cesse de véhiculer des idées trompeuses ou faussées et donne une image exacte de l’importance que revêt la migration et du rôle positif qu’elle peut jouer dans le monde actuel ». L’ONU qui évalue le nombre d’immigrés dans le monde à 258 millions en 2017, voué à doubler tous les 20 ans, a d’ailleurs toujours promu la migration internationale. En 2004, devant le Parlement européen, le secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan, proclamait : « L’histoire nous enseigne que les migrations améliorent le sort de ceux qui s’exilent mais aussi font avancer l’humanité tout entière ».

Repentance et table rase

Ce discours imprègne la mentalité des milieux dirigeants, intellectuels, artistiques, médiatiques de la plupart des nations occidentales. Ainsi, le 26 septembre, le site Mediapart publiait un Manifeste pour l’accueil des migrants signé par 150 personnalités. Un appel à la tonalité mystique, quasi religieuse, accompagnait cette pétition: « Sauver les migrants, c’est nous sauver nous-mêmes ». Cette formule est révélatrice de ce que représente la migration dans l’idéologie contemporaine : un outil de la repentance et de la table rase. « Nous sauver nous-mêmes », de quoi ? De nous-mêmes, c’est-à-dire de notre péché d’homme européen coupable, coupable présumé de l’esclavagisme et de la colonisation, deux crimes qu’il devra expier.

L’accueil des migrants est la voie de notre salut, au sens de notre rédemption morale et de notre avenir radieux. Les migrations doivent régénérer les sociétés européennes, les arracher à l’obscurantisme et les mener vers le bien, le progrès, faire naître un homme neuf. L’accueil est un vecteur de la marche de l’humanité vers un monde idéal, sans frontières, sans culture et sans origines, celle de l’homme parfaitement malléable et interchangeable. La migration a remplacé, dans l’idéologie progressiste, la révolution prolétarienne comme outil de purification du monde.

Et celui qui résiste à la marche du progrès est évidemment pestiféré, maudit. Faute de l’éliminer physiquement, il faut l’éliminer mentalement, l’abattre par l’humiliation, le crachat et l’insulte. Il est ainsi qualifié “d’extrême droite”, au sens du mal absolu. La notion d’extrême droite, dans ce discours, n’a plus rien à voir avec sa signification authentique, synonyme de culte de la violence et du despotisme, du refus du suffrage universel et de la liberté d’expression. Est alors étiqueté d’extrême droite celui s’oppose à la marche vers le bien suprême, c’est-à-dire le “réactionnaire” qui ose discuter les bienfaits d’une immigration illimitée, personnage démoniaque ayant vocation à être neutralisé en tant que rebelle. Il faut donc voir dans un tel message une réminiscence des idéologies totalitaires du XXe siècle qui réapparaissent sous une autre forme.

L’Europe sera confrontée à un défi migratoire colossal que nul n’a envie de regarder en face.

La bonne conscience humaniste n’est d’ailleurs qu’un prétexte à l’expression de cette idéologie. Les chantres de la migration qui invoquent les droits de l’homme, se préoccupent du sort des migrants, et, étrangement, jamais de la misère et de la désespérance dans les pays d’origine. Une étude de la Banque mondiale révélait récemment que 430 millions d’hommes vivent avec moins d’1,9 dollar par jour, quasiment tous en Afrique. Or, aucune pétition n’est jamais venue dénoncer cette situation épouvantable. La bonne conscience ne s’intéresse qu’aux migrations, pas à ceux qui souffrent dans leur pays : immobiles, ils n’interviennent pas à leurs yeux dans le processus de transformation du monde. Pour les idéologues, la question n’est pas de soulager la misère, mais « de nous sauver nous-mêmes » grâce à l’effet purificateur de la migration. Des intérêts hypocrites se dissimulent d’ailleurs derrière cette sublimation de la migration internationale. Le grand patronat a toujours favorisé la liberté d’immigration, synonyme de liberté pour les entreprises de recruter par-delà les frontières et de se procurer une main d’oeuvre abondante et peu coûteuse. Le président du MEDEF a tenu un discours auquel celui les humanistes dits de gauche n’a rien à envier : « Premier défi : l’accueil. L’accueil décent des migrants est un impératif, d’abord pour des questions de simple humanité et de cohérence avec l’une des trois valeurs fondatrices de notre République, la fraternité » (Le Monde, 8 septembre 2015).

Négation du réel

Les idéologues sont motivés par un idéal, une vision de la société parfaite, une utopie. La réalité n’est pas leur affaire. Ainsi, ils ne cessent de maudire « l’Europe forteresse », qui se barricaderait derrière ses murs. Or cette image est mensongère. Selon Eurostat, en 2015, l’Europe a accueilli 2,7 millions de ressortissants de pays tiers, une année certes exceptionnelle; mais en moyenne, sur une longue période, l’Europe reçoit 1,5 million de migrants chaque année et environ 500 000 demandeurs d’asile. Ces chiffres sont considérablement plus élevés que ceux de l’Amérique du Nord.

De même, les idéologues ignorent l’essor des filières criminelles, le trafic des personnes humaines, ce nouvel esclavagisme qui désormais représente un chiffre d’affaires équivalent à celui du trafic planétaire de drogue, avec son cortège d’horreurs comme les noyades en Méditerranée. Ils ne se préoccupent pas non plus du drame de la fuite des cerveaux devenu l’un des principaux obstacles au développement des pays les plus pauvres. Selon le FMI, « la migration de personnes hautement qualifiées fait peser un lourd tribut à une région [l’Afrique subsaharienne] au capital humain déjà rare¹. » Le taux d’émigration des diplômés de l’enseignement supérieur, évalué en 2000 par l’OCDE, variait considérablement : Haïti, 81%, Zimbabwe, 62%, Malawi, 39%, Congo, 38,3%, Kenya, 33%, Mali, 15,9%, Sénégal, 14,1%, Niger, 6,1%². Comment concevoir le développement économique et social de pays privés de leurs forces vives et de leurs compétences ?

Autre réalité que les idéologues s’évertuent à nier : le poids croissant de l’immigration dans la démographie française. Selon l’INSEE en 2017, 38% des femmes accouchant en Ile-de-France sont immigrées. En 2017 la France a délivré 243 000 premiers titres de séjour à des ressortissants étrangers nouvellement entrés (hors Union européenne), dont la moitié pour motif familial et accueilli plus de 100 000 demandeurs d’asile. La France compte 5 à 6 millions de personnes privées d’emploi, 9 millions de pauvres et des millions de personnes mal logées ou sans logis, un niveau de dépenses sociales record et une dette publique égale à son PIB. Dans ces conditions, l’arrivée de centaines de milliers de personnes, venues de pays aux modes de vie et de croyances profondément différents, auxquelles on ne pourra pas toujours fournir un emploi stable, des conditions de logement et de vies décentes, ne peut qu’engendrer des phénomènes d’exclusion, de ségrégation urbaine à travers le millier de cités sensibles et de repli identitaire.

Plutôt que le “vivre ensemble”, l’immigration réalisée dans ces conditions chaotiques favorise, à terme, une société conflictuelle entre les populations d’origines diverses. La montée des tensions autour de l’islamisme radical et du communautarisme qui sévit notamment dans certains quartiers, illustre les dégâts d’une immigration insuffisamment maîtrisée et excédant les capacité d’accueil du pays. Le terrorisme djihadiste, bien que ne concernant qu’une infime poignée d’individus radicalisés, est néanmoins ressenti comme l’expression paroxystique des échecs de l’intégration.

Demain, l’Europe va devoir faire face à l’explosion démographique de l’Afrique, dont la population passera d’un milliard à quatre milliards d’habitants à la fin du siècle sans que nul n’ait la moindre idée de la manière dont cette population pourra se nourrir et vivre. L’Europe sera, quoi qu’il arrive, confrontée à un défi migratoire colossal et conditionnant son avenir, que nul n’a envie de regarder en face.

Le thème de l’immigration zéro comme celui de l’ouverture totale et bienfaitrice, sont deux utopies. L’urgence serait bien au contraire de sortir la migration de l’idéologie pour la prendre en compte en tant que politique et l’organiser sur le long terme, dans le respect des capacités d’accueil des États de destination et de l’intérêt des régions d’origine. Les outils de cette régulation des flux migratoires existent : favoriser la mobilité (la circulation), le co-développement, les quotas d’accueil, la fermeté contre les passeurs esclavagistes, etc. De fait, ils n’ont jamais été vraiment appliqués. Les rêves et les slogans idéologiques, c’est tellement plus facile que la réflexion sérieuse et l’action sur le monde des réalités !

Par François-Xavier Delaitel, universitaire

1. FMI, Perspectives de l’économie mondiale.

2. Data base OECE 2000, emigration rate of tertiary educated.

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Auteur de l'article : PM