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Une monarchie au Burundi ?

Après soixante ans d’éclipse, le Burundi voit se profiler une possible restauration de la monarchie. Entre les desseins obscurs du président et « guide suprême éternel » Nkurunziza et les ambitions contraires des deux prétendantes au trône, les Burundais sont dans l’expectative.

«Imana, Umwami, Uburundi » (Dieu, Roi et Burundi). En mai dernier, le président Pierre Nkurunziza a signé un décret imposant le retour de la devise de l’ancienne monarchie sur tous les monuments de ce pays des Grands Lacs. Une décision qui n’a pas été sans provoquer quelques remous. L’opposition a accusé l’ancien rebelle mué en (presque) président à vie de vouloir remettre la maison royale des Ntare sur son trône ou même de se faire couronner lui-même roi de cette ancienne colonie belge, victime d’importants massacres ethniques entre Hutus et Tutsis tout au long de son histoire.

Une interrogation récurrente

Le porte-parole de la République, Jean-Claude Karerwa Ndezako est monté au créneau pour défendre la décision de son “patron”. « C’est la devise du temps du roi Ntare Rushatshi, le fondateur du royaume du Burundi » qui doit permettre au pays de « renouer avec ses valeurs du temps de la royauté, avant les ravages de la colonisation et les modifications d’un président putschiste, Michel Micombero, qui est allé jusqu’à profaner le mausolée du prince Louis Rwagasore en effaçant la devise de l’époque pour la remplacer par « Paix, Justice, Travail » qui n’était en fait que la devise du parti Uprona ». Depuis son arrivée au pouvoir en 2005, après une décennie de rébellion armée, le leader du Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD) souffle le froid et le chaud sur la question du retour de la monarchie, abolie en 1966.

 

La princesse Rosa-Paula Iribagiza

Il a deux ans quand le colonel Micombero décide de changer le destin d’une nation aux mains d’une dynastie depuis le XVIIe siècle. Dans la course à la colonisation du continent africain, les Belges ont décidé de maintenir au pouvoir cette maison royale qui va incarner la lutte pour l’indépendance à travers la figure du prince Louis Rwagasore, le fils du mwami (roi) Mwambusta IV. Il incarne l’esprit de résistance à une société radicalisée par les colons et l’Église. Trop populaire, il sera la victime d’un complot orchestré par Bruxelles qui tente de manipuler le processus électoral en jetant tous les partis politiques les uns contre les autres. La victoire de l’Union pour le progrès national (Uprona) aux élections du 25 septembre 1961 scelle le destin de son fondateur. En remportant le premier scrutin démocratique, le prince Louis Rwagosore est devenu premier ministre. À peine quinze jours plus tard, il est assassiné de dos au bord du lac Tanganyika. La proclamation de l’indépendance (1962) va s’inscrire en lettres de sang. Après ses enfants morts dans d’étranges circonstances, c’est au tour de son oncle, le prince Ignace Kamatari, d’être retrouvé assassiné au bord d’une route en 1964. La monarchie s’effondre doucement, Hutus contre Tutsis, le pays menace de tomber dans la guerre civile.

Le père de Nkurunziza, Eustache, est élu député de Ngozi en 1965. Ce Hutu, qui est un partisan de la monarchie, souhaite que celle-ci se réforme. Il est déjà trop tard. Profitant des vacances au ski de son père, le prince Charles Ndiyize s’empare du pouvoir avec l’aide de Micombero, le 8 juillet 1966. Roi sous le nom de Ntare V, le prince de dix-neuf ans ne règnera que quatre mois avant d’être à son tour renversé par l’ancien putschiste devenu son premier ministre. Pas d’amis en politique, le mwami va l’apprendre à ses dépens. Trahi par Mobutu Sese Seko, le président de l’ancien Congo belge, le souverain est remis entre les mains des militaires. Emprisonné, il est assassiné au cours d’une tentative de coup d’État qui n’est qu’un vaste bain de sang, le 29 avril 1972. Parmi les victimes du pogrom anti-hutu, qui fera des centaines de milliers de morts, le père du président Nkurunziza. Le corps du roi n’a jamais été retrouvé en dépit de recherches commandées par le gouvernement, quarante ans plus tard.

Une restauration constitutionnellement envisageable

La princesse Esther Kamatari

La nouvelle constitution adoptée en mai 2018 prévoit la restauration de la monarchie par référendum. C’est avec le retour du multipartisme (1992) que l’idée monarchique a refait surface. Ancien intime du roi Ntare V, et en dépit de débuts timides, Matthias Hitimana réussit à amener les monarchistes au gouvernement en obtenant le poste de ministre des mines et des énergies entre 2001 et 2002. Aujourd’hui, le Parti monarchique parlementaire (PMP) est indissociable de la vie politique du Burundi et un allié du gouvernement du président Pierre Nkuruzinza qui a largement réhabilité les mwamis du Burundi – non sans diviser la famille royale. Deux prétendantes se disputent le trône. La princesse Rosa-Paula Iribagiza, ancienne députée du parti au pouvoir et sœur du dernier monarque, contestée par la princesse Esther Kamatari, fille du prince Ignace, mannequin international et conseillère municipale à Boulogne-Billancourt. Deux visions politiques qui s’opposent y compris devant les tribunaux. Lorsque Nkurunziza a tenté de faire rapatrier le corps du roi Mambutsa IV, enterré en Suisse, l’affaire a tourné au règlement de compte entre les deux princesses (2012-2016). Avantage à Esther Kamatari, dont la candidature à la présidentielle en 2005 avait suscité la curiosité de la presse internationale, qui a eu finalement gain de cause.

Certaines langues affirment que Pierre Nkurunziza, désigné « guide suprême éternel » par le CNDD-FDD et officiellement à la tête de l’État jusqu’en 2020, prépare le retour de la royauté sans savoir si celle-ci sera à son avantage ou à celui de la maison royale. Le choix de la nouvelle capitale du Burundi n’a pas été anodin. Gitega, qui devrait remplacer Bujumbura à court terme, est l’ancien chef-lieu colonial du temps de la monarchie. Pour l’historien Emile Mworoha, « le retour à la monarchie est théoriquement possible mais paraît très improbable car le Burundi est tellement ancré dans la république ».
Ce n’est pourtant pas l’avis de l’opposition qui reste divisée sur le sujet. Ainsi pour Léonard Nyangoma, ancien leader du CNDD, le président se prépare à restaurer ni plus ni moins qu’une monarchie absolue en sa faveur. Du côté de l’ancien parti unique, on ne se déclare pas opposé à un retour de la monarchie « puisque le fondateur de l’Uprona était le prince Louis Rwagasore, descendant du trône ».

Sans fermer la porte à la restauration, la présidence de la République a dû réfuter ces spéculations, rappelant à tous qu’une fois son mandat terminé Pierre Nkurunziza quittera définitivement ses fonctions. Avant toutefois d’ajouter par la voix de Jean Claude Karerwa Ndezako : « si le peuple burundais décide de ramener la royauté et convoque un référendum en passant par la commission nationale de dialogue inter-burundais (CNDI), nous n’aurons pas d’autre choix que d’avancer avec lui ».

Par Frederic de Natal

Illustration : Pierre Nkurunziza, le président,

Le roi Ntare V, dernier roi du Burundi.

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Auteur de l'article : PM