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UN NŒUD GEOPOLITIQUE : L’UKRAINE

L’Ukraine symbolise l’expansion américaine en Europe. En annexant la Crimée, Poutine a affirmé que les limites étaient franchies. L’Union européenne a-t-elle intérêt à pousser sans cesse la Russie dans les bras de la Chine ?

L’Ukraine s’est récemment rappelée à notre attention, avec une escalade des affrontements dans le Donbass entre les séparatistes, soutenus par Moscou, et l’armée ukrainienne. Les Russes ont en outre massé 140 000 hommes à la frontière, en « manœuvre », et ont bloqué les navires ukrainiens en mer d’Azov. Puis les autorités russes ont annoncé la fin des manœuvres.

Cette apparente désescalade signifie probablement que Poutine a atteint son objectif immédiat : démontrer au président ukrainien Zelensky qu’il est parfaitement isolé. Et de fait, en dehors de vagues déclarations occidentales, Kiev n’a obtenu aucun appui tangible et le président Biden a même renoncé à envoyer deux navires de guerre en Mer Noire, Moscou ayant froncé le sourcil. Et pourtant Zelensky avait suscité beaucoup d’espoirs lors de son accession à la présidence il y a deux ans. Mais il est désormais contesté, n’ayant pas réussi à mettre au pas les oligarques et à freiner la corruption.

Il faut bien comprendre l’importance des enjeux : outre l’Ukraine, la Biélorussie et la Turquie voisines sont directement concernées. Or Poutine est peut-être en train de reprendre le contrôle de la première, grâce à l’aide massive qu’il accorde à son collègue Loukachenko en difficulté face à son opposition, et il s’est rapproché d’Erdogan. Et c’est également la Moldavie, dont une région, la Transnistrie, s’est de facto rattachée à la Russie, enserrant ainsi à l’Ouest l’Ukraine, qui peut se sentir fragilisée, ce qui pose du coup un problème à la Roumanie.

Le holà de Poutine

Ce sont donc tous les dominos, tous les équilibres de l’Europe de l’Est, tels qu’ils s’étaient tant bien que mal établis lors de la chute de l’URSS, qui sont remis en question. Les Polonais en sont bien conscients, qui ont historiquement tant de liens avec la partie occidentale de l’Ukraine (la région de Lvov) et qui, après la fin du communisme, ont beaucoup soutenu à Kiev les adversaires de l’influence russe.

Mais il faut d’abord se souvenir que ces problèmes sont anciens, qu’il s’agit d’une région de marches entre l’Europe occidentale et le monde slavo-orthodoxe. L’Ukraine a été brièvement indépendante en 1918, grâce à l’appui de Berlin, mais les Bolcheviques y mirent rapidement bon ordre. La brutalité de Staline et la famine liée à la collectivisation des terres durant les années 30 firent qu’en 1941 les Allemands furent souvent reçus dans les villages ukrainiens avec le pain et le sel, mais la brutalité de leur occupation fut telle qu’en 1944 l’Armée rouge fut bien accueillie (pas partout cependant : les partisans de l’indépendantiste Bandera continuèrent à résister dans les forêts jusqu’en 1950…). Cependant le pays reste profondément divisé, sur le plan linguistique (entre l’Est russophone et les autres régions où l’on parle l’ukrainien, encore que l’intercompréhension ne pose aucun problème), sur le plan religieux (quatre Églises différentes : catholique, uniate, orthodoxe ukrainienne et orthodoxe russe), sur le plan culturel entre l’Ouest occidentalisé et l’Est en fait russe. Avec de très nombreux liens familiaux entre les uns et les autres, il ne s’agit pas d’un conflit national classique, car existent beaucoup d’éléments de guerre civile.

Les puissances occidentales en ont longtemps été conscientes, en particulier la France en 1918, et en 1990 la France et les États-Unis. Dans ces deux périodes clé pour l’Ukraine, le problème était simple : soutenir Kiev, mais alors renoncer à s’entendre avec Moscou ; ou privilégier la Russie : en 1918 pour ne pas mécontenter les Blancs, sur lesquels on s’appuyait contre les Rouges ; ou encore en 1990, quand les présidents Bush et Mitterrand se rendirent successivement à Kiev pour inciter les Ukrainiens à la modération, afin de ne pas gêner Gorbatchev.

Cette prudence néanmoins s’est évaporée : en 2008, Washington aurait voulu faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, et en 2013 l’Union européenne signait avec Kiev un accord d’association, sous la forme d’un document d’un millier de pages, qui était en fait une incorporation du pays. Moscou réagit en occupant la Crimée l’année suivante. C’était bien entendu une violation du droit international, mais la Crimée est russe, tous les enfants russes apprennent le poème de Pouchkine « La fontaine de Baktchissaraï », et ce fut Khrouchtchev qui décida arbitrairement, pour d’obscures raisons, de transférer la Crimée à l’Ukraine. La Russie n’en repartira pas, ne serait-ce que parce qu’elle ne renoncera pas à la base navale de Sébastopol.

Mais quels sont les objectifs de Poutine ? C’est difficile à dire avec certitude. Au minimum empêcher Kiev de rallier l’UE et l’OTAN. Là, avec cette dernière crise, on peut considérer que c’est acquis : en dehors des responsables ukrainiens, personne n’en parle (dans les deux cas il faudrait d’ailleurs une décision à l’unanimité des membres de ces organisations, ce qui dans les circonstances actuelles est exclu). Ensuite déstabiliser le pouvoir ukrainien : là aussi, la crise actuelle a souligné ce que l’on considère de plus en plus comme l’échec de Zelensky à réformer le pays.

Ramener la Russie vers l’Europe

L’objectif suivant est clairement posé depuis les « accords de Minsk » de 2015 : amener Kiev à accorder au Donbass une large autonomie, ce qui permettrait à Moscou, via ses partisans dans la région, de s’immiscer directement dans le processus de décision ukrainien. Zelensky a compris le piège, et désormais freine des quatre fers. Mais du coup la France et l’Allemagne, qui avaient suscité les accords de Minsk, se retrouvent marginalisées. Et le Donbass reste aux mains des séparatistes… Moscou peut vivre un long moment avec ça, cette situation de conflit permanent lui permet de monter ou d’abaisser la température, à son gré.

Certains pensent que Poutine veut annexer le Donbass, et la côte jusqu’à la Crimée, avec Marioupol. Je n’en suis pas sûr : depuis l’achèvement du pont sur le détroit de Kertch en 2019, la situation des Russes en Crimée est confortée sur le plan logistique et le dernier problème, celui de l’eau, qui vient d’Ukraine, pourrait être résolu sans annexions supplémentaires. Inutile de prendre des risques En fait, Poutine a tout intérêt à poursuivre sa politique du flou…

Mais bien sûr, on me demandera en quoi la politique de Poutine nous gêne, ou même nous concerne ? Il ne prétend pas nous imposer une mondialisation agressive, ou une idéologie « déracialisée » ou une repentance perpétuelle, ni nous demander des excuses et des indemnités. Il est vrai que, de nos jours, c’est reposant…

Nous ne pouvons cependant pas accepter ses tentatives constantes de déstabilisation, par tous les moyens, dans l’ensemble de l’Europe et de son voisinage, jusqu’à l’Afrique. Il finira sinon par exercer une influence indirecte croissante sur l’Union européenne (n’est-ce pas là d’ailleurs son véritable objectif ?), y compris sur une Allemagne fragilisée par sa crise politique et par la révolution industrielle et économique en cours au niveau mondial. Les Britanniques en sont particulièrement conscients, et ils ont raison.

Mais que faire? Multiplier les sanctions ? La seule vraiment efficace serait l’arrêt des achats de gaz russe, mais à mon avis l’Union européenne, qui se débarrasse du charbon, qui risque d’en faire autant du nucléaire, ne peut pas se le permettre, sous peine d’une crise énergétique aux conséquences incalculables. Que reste-t-il donc ?

D’abord ne pas accepter de se laisser expulser de la Mer noire, comme ça commence à se produire, sous peine de répercussions vers l’Asie centrale, la Turquie, l’Iran, les Balkans. Après tout, deux tiers des exportations russes de céréales passent par les Détroits. Ensuite, encourager Kiev à se réformer et la mettre en état de résister à la pression russe, par des aides ciblées. En effet, l’option qui consisterait, comme on le suggère encore souvent, à faire entrer l’Ukraine dans l’UE et à l’OTAN n’est pas crédible actuellement, et en fait risquerait surtout d’affaiblir ces organismes. Mais il faut bien comprendre qu’il s’agit d’espérer pouvoir aider à la création d’un État ukrainien qui n’existe pas encore vraiment, et que d’autre part la Russie ne pourra pas être expulsée de la région.

Pour le long terme, la seule grande stratégie occidentale possible doit porter sur les rapports entre Moscou et Pékin. C’est le point faible de la stratégie de Poutine : il faut faire comprendre aux Russes (y compris à ses successeurs, un jour…) que la politique d’entente avec la Chine afin de constituer un ordre international anti-occidental n’est pas dans l’intérêt de la Russie elle-même. La population russe et ses élites cultivées finiront par le comprendre tôt ou tard…

Illustration : Le président Poutine et le président Loukashenko lors de leur rencontre à Sotchi le 28 mai. © Mikhail Klimentyev, Sputnik, Kremlin Pool Photo via  SIPA.

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 2 juin 2021