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Quand l’Amérique bouscule l’économie mondiale

Economie. La mondialisation a lié le sort de toutes les économies. Donald Trump, en voulant sauvegarder les intérêts économiques des états-Unis, ébranle l’ensemble du système. À ses risques et périls ! C'est typiquement américain. Encore faut-il que lui-même parvienne à résister aux violentes attaques intérieures dont il est l’objet.

On savait déjà que Trump revenait au bilatéralisme, sinon à l’unilatéralisme, dans les relations internationales ; mais voilà que, systématiquement, il bouscule dangereusement une économie mondiale déjà fragilisée par la dette, la guerre commerciale et la guerre des monnaies. Il démontre par son action que la puissance économique ne saurait se passer de la souveraineté, restaurant ainsi le primat du politique pour le meilleur et… pour le pire.

Vol de cygnes noirs en pays émergents

Dans un précédent article, nous avions formulé des inquiétudes sur le cygne noir italien. Aujourd’hui, ces craintes restent fondées, en raison des circonstances. Mais c’est au tour des pays émergents de présenter de sérieux signes d’ébranlement. Au premier rang, la Turquie, avec effet domino, la cause en étant principalement la dépendance par rapport aux capitaux étrangers. Ces capitaux sont exprimés en dollars, alors même que la plupart des pays en difficulté ne « rentrent » pas assez de ces mêmes dollars pour solder leurs dettes.

La devise turque continue à se déprécier. Elle perdait 6,3 % à 6,86 livres par dollar à la mi-août. Le billet vert a brièvement touché le niveau record de 7,61 livres. Kapstream capital estime qu’un relèvement massif des taux d’intérêt de 5 % à 10 % est nécessaire pour espérer inverser la tendance. Le problème de la Turquie est un peu le même que celui de l’Europe : éviter que le risque financier et monétaire se mue en crise bancaire. Selon Goldman Sachs, la chute de la devise turque au-delà du niveau de 7,10 livres par dollar est une menace pour la stabilité du système bancaire local. À la bourse d’Istanbul le secteur bancaire perdait près de 10 %. Dans ces conditions la spéculation internationale joue la livre turque à la baisse : à Londres, première place mondiale sur les changes, il se traitait chaque jour, en avril dernier, 56,2 milliards de dollars, en moyenne, sur la paire dollar/livre turque. C’était presque autant que sur la paire dollar/renminbi (62 milliards). La réaction du gouvernement d’Erdogan est à la fois dérisoire et impuissante ; la Turquie a décidé d’ouvrir des enquêtes sur ceux qui « menacent la sécurité économique » du pays et propagent de fausses nouvelles et des rumeurs sur les banques et les sociétés cotées turques. Ils encourent jusqu’à cinq années de prison ! Sur les réseaux sociaux, près de 350 comptes sont dans le collimateur des autorités turques qui les accusent d’avoir provoqué sciemment une chute de la livre.

Tous les marchés émergents sont sous pression dans le sillage de la Turquie. Le rand sud-africain et la roupie indonésienne souffrent et durablement. Un effet domino est en cours qui commence à contaminer les devises des pays jugés fragiles, car dépendants des capitaux étrangers. Le rand sud-africain en est l’illustration la plus criante ; il a subi la plus forte dépréciation depuis … 2008, lors de la crise des subprimes. Autre devise sous pression, la roupie indonésienne qui se rapproche de son plus bas historique de 1998 après la crise des monnaies asiatiques. La Banque centrale indonésienne a d’ailleurs dû de nouveau intervenir pour défendre sa monnaie. Dès lors, le renchérissement du dollar s’explique moins par les performances de l’économie américaine que par l’effet d’actif
« refuge » dont il bénéficie, alors qu’en soi il ne vaut rien depuis 1971 puisque non convertible en or. C’est ainsi que le rouble russe, le peso argentin, le réal brésilien et le peso mexicain ont tous connu des baisses entre 4 et 6 % au cœur de l’été. Les investisseurs s’inquiètent en effet des conséquences de la hausse du billet vert qui renchérit le coût des dettes émises en dollars. Car le dollar reste toujours et encore « notre monnaie et votre problème », comme disait John Connolly, le secrétaire d’État au Trésor de Nixon en 1971. Trump prétend lutter contre un dollar fort, mais il est des mécanismes contre lesquels personne ne peut rien.

L’Europe n’est pas épargnée, les valeurs bancaires sont sous pression. JP Morgan rappelle que « les liens financiers et commerciaux de la Turquie sont beaucoup plus forts avec l’Europe qu’avec les autres économies émergentes ». La BCE s’inquiète particulièrement pour UniCredit et BNP Paribas très exposées sur l’économie turque. Un indicateur qui ne trompe pas : le marché des CDS – crédit default swap, produit dérivé par excellence –, assurance contre les risques de défauts, s’est tendu. La FED, entre-temps, pourrait remonter ses taux, ce qui, en général, a des conséquences sur les actifs des pays émergents et justifie de réduire les positions sur les actifs risqués. À l’heure où nous écrivons ces lignes, si la Turquie n’arrivait pas à enrayer la chute de sa devise, son économie serait alors gravement endommagée et ses 83 millions d’habitants connaîtraient une brutale chute de revenus. Le président turc Erdogan parle de complo, mais il a sa part de responsabilité dans la crise : d’abord par sa dépense budgétaire inconsidérée – élections obligent, car il s’agit de financer les votes de l’est de la Turquie aux électeurs plus pauvres mais votant pour l’AKP – et surtout en s’arrogeant des pouvoirs quasi dictatoriaux depuis le coup d’État manqué de 2016. Ces décisions ont logiquement apeuré les créanciers du pays. Tout le monde peut y perdre dans cette crise. Bien sûr, l’Europe comme fournisseur et client, mais aussi comme réceptacle migratoire malgré l’accord d’Ankara sur l’immigration. Ensuite l’Amérique dont la Turquie est l’alliée dans l’Otan mais qui maintenant part à la dérive : Poutine qui s’en est rapproché, caresse le rêve qu’elle en sorte. Le gouvernement turc s’offre, en plus, une nouvelle occasion de brouille avec les États-Unis sur le sort du pasteur Andrew Brunson accusé d’activités prosélytes, « présentant une menace contre la sécurité nationale », et placé dans un centre antiterroriste.Bref ce monde multipolaire se montre de plus en plus multi-conflictuel et le secteur financier et économique s’en ressent.

Trump : la Chine s’inquiète

Trump, on le sait, a déclaré une « guerre commerciale » au monde entier. La conséquence en est une inflation importée par les États-Unis du fait des droits de douanes qui renchérissent les prix : estimation à 100 milliards de dollars pour le consommateur américain. Mais, pour l’instant, même si les produits importés sont taxés, les Américains ne le ressentent pas encore puisque le pouvoir d’achat du dollar à l’étranger a augmenté. Les marchés « actions » sont en hausse ; cela profite incontestablement à Trump qui s’en attribue le mérite et à qui l’opinion prête un certain génie économique, oubliant un peu vite que les exportations sont pénalisées par la hausse du dollar malgré les protestations de Trump. Tout cela lui sert d’arguments de défense dans les procédures qui l’enserrent : « moi ou le chaos ».

Trump explique que sa destitution entraînerait la chute de Wall street et la ruine de l’économie américaine.

Traditionnellement, les États-Unis comptent sur la Chine, source continue et abondante de ces produits bon marché qui permettent aux Américains de boucler les fins de mois. Les Américains comptent également sur la Chine pour acheter les bons du Trésor – T-bonds – qui permettent de financer les déficits budgétaires, lesquels sont en train de se creuser. Or, sur le plan douanier, il faut savoir que la moyenne pondérée des tarifs douaniers chinois n’est que de 3,5%. Elle a baissé par rapport aux 32% de 1992. Les contre-mesures prises par la Chine auront un coût pour les producteurs américains, par exemple les agriculteurs qui exportent chaque année en Chine quelque 13 milliards de dollars de soja. Globalement, la Chine vend plus aux États-Unis qu’elle n’achète aux États-Unis ; elle a donc plus à perdre dans cette affaire. Mais comme elle est également le plus grand acheteur de matières premières dans le monde, ce risque est partagé par tous ses partenaires commerciaux, y compris les États-Unis ! Autrement dit, si la Chine devait entrer dans une dépression, les États-Unis ne tarderaient pas à suivre.

Par ailleurs, se pose le problème de la dette américaine. La Chine qui détient plus de 1 100 milliards de dollars d’emprunts américains, soit 37 % de ses réserves de change, a été vendeuse nette de titres américains au printemps. Le signal n’est pas bon. Il apparaît qu’une fâcherie avec son principal créancier n’est pas une bonne chose pour l’Amérique dont la dette est en passe d’être utilisée comme arme de rétention, plus encore que les tarifs douaniers.

La Russie de son côté a cédé pour 20,4 milliards de treasuries, du jamais vu. L’explication se trouve probablement dans les interventions de la Banque centrale russe sur le marché des changes, pour défendre le rouble, (source Morgan Stanley).

Cependant voici que la deuxième économie mondiale semble montrer quelques signes de faiblesse. La production industrielle en Chine ainsi que la croissance des investissements ont été inférieures aux prévisions en juillet. Les investissements en capital fixe, qui mesurent les dépenses dans les infrastructures, illustrent un réel essoufflement jamais connu depuis près de vingt ans. De plus, les efforts du gouvernement pour freiner l’endettement colossal de la Chine, ont contribué à peser sur l’activité.

Surtout, les indicateurs témoignent d’une nouvelle fragilisation de la demande intérieure chinoise, après la guerre commerciale engagée avec les États-Unis et alors que des droits de douane vont concerner 333 produits américains importés. Néanmoins, la Chine travaille activement à ériger sa monnaie en devise ; et, dans l’affaire iranienne où l’Europe, une fois de plus, s’est couchée, la Chine entend bien tirer avantage de la rupture des accords avec l’Iran : ainsi le pétrole iranien pourrait approvisionner en totalité le marché asiatique. D’ores et déjà pour se rendre à Téhéran il est question de payer le billet en yuan (renminbi) auprès d’Iran Air. Tout un symbole !

L’Amérique néo impériale ou chant du cygne ?

Le budget de la Défense américaine augmentera de plus de 7 % pour 2019. Le nouveau budget prévoit des dépenses globales de 716 milliards de dollars (627 milliards d’euros). Cela représente une augmentation de 50 milliards de dollars par rapport à 2018. Sur ces 716 milliards, 69 seront consacrés aux opérations extérieures. « Notre survie et la survie de notre liberté dépendent de la puissance de notre armée », a ajouté le président américain … Paradoxe de cet effort de défense qui conforte l’État profond, pourtant ennemi de Trump. Il s’agit en fait de survie … du dollar, si l’on veut bien se souvenir qu’une zone monétaire optimale implique aussi la puissance militaire.

Pour ce qui est de la réduction de la taille du bilan de la Fed, entamée ces derniers temps (-420 Mds $ en 2018 et – 600 Mds $ prévus en 2019) –, les experts estiment que ce quantitative tightening (QT – resserrement quantitatif –, le contraire du fameux QE) aura des conséquences qui sont aujourd’hui massivement sous-estimées, même si cette politique devait être abandonnée. Entendez : hausse des taux d’intérêt dans un monde surendetté, reprise de l’inflation, une sévère perte de confiance dans les banques centrales.

Si, aujourd’hui, sur le plan intérieur, par rapport à l’Europe et à la France de Macron, les résultats américains sont plus brillants, avec un taux de chômage à 4%, malgré tout 51 millions de ménages américains sont en très grande difficulté. 43 % ont un niveau de vie inférieur à celui des classes moyennes ; 16 millions des ménages sont pauvres. Près de 50 % des Américains éprouvent des difficultés financières. On retrouve, aux États-Unis, les conséquences de la mondialisation qui a entraîné, dans les pays développés, la stagnation des salaires depuis un quart de siècle, tandis que l’essentiel des gains de la croissance était capté par 1 % de la population ! Et, entre temps, la dette fédérale a atteint plus de 100% du PIB. Qui voudra, à terme, acheter cette dette ? Comme on le voit déjà, les seuls intérêts de celle-ci représentent près de 3 % du PIB. Bref, une situation qui n’est pas aussi étincelante que l’imaginerait Donald Trump ! Tout dépendra désormais de la capacité du président des USA à maintenir l’extraterritorialité du dollar, c’est-à-dire à conserver sa force comme devise.

En lutte continuelle sur le plan extérieur, il lui faut gagner aussi sa longue bataille intérieure où tous les coups sont permis. Arrivera-t-il à contraindre le fameux État profond qui n’est certes pas son ami et qui mène ses propres politiques, parfois, radicalement opposées aux intérêts nationaux des États-Unis, du peuple américain et de ses institutions historiques … Une tâche herculéenne.

Erdogan a provoqué le déséquilibre économique de la Turquie. Poutine rêve déjà de la voir quitter l’OTAN…

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français