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L’Orient compliqué

MOYEN-ORIENT. Tant de complications cachent beaucoup de mauvaise foi et des intérêts qui ne disent pas leur nom. Pour le malheur des peuples.

Les récentes incursions turques dans les confins Nord-Ouest de la Syrie peuplés de Kurdes, à 40 km au nord de la ville martyre d’Alep, ne semblent pas troubler les Russes qui en retirent leurs troupes et appellent à la retenue. Il est vrai que les déclarations tonitruantes du Secrétaire d’État Rex Tillerson prévoyant une force kurde antiterroriste encadrée par des militaires américains, sont une provocation pour Ankara, très irritable sur la question kurde : un peuple irrédentiste de 12 millions d’âmes réparti entre Irak, Syrie et Anatolie dont les milices, armées par les Américains contre Saddam, puis contre l’État islamique, sont combattues comme terroristes par la Turquie. Et voici maintenant que ces milices kurdes raflent les jeunes chrétiens pour gonfler leurs effectifs en Mésopotamie syrienne.

Toujours contre la Syrie

Alors que la Syrie sort exsangue de sept années de guerre, Tillerson persiste : il reprend de vieux slogans éculés contre Assad « qui-brutalise-son-peuple » ; c’est une remise en question implicite de sa légitimité, inop-portune en la circonstance. Après quelques jours de silence, Trump a juste appelé Erdogan à la modération. Le gouvernement français, otage de ses accords commerciaux et du chantage au migrant, appelle, comme les Russes, à la retenue. Bref, les Kurdes se retrouvent encore seuls, ce qui arrange tout le monde.

C’est le moment choisi par Washington pour manœuvrer à la conférence sur les armes chimique à Paris. Les Russes contestent les experts internationaux cités par Tillerson qui accusent Assad d’une attaque chimique le 22 janvier juste avant l’ouverture de la conférence. 21 personnes dont des enfants souffriraient de suffocations, rapporte l’Observatoire syrien des droits de l’homme dont on sait les sources et les sympathies ! Damas fait ici état de 9 victimes civiles d’obus rebelles. Les Russes demandent la création d’un nouvel organe international d’enquête plus objectif. Sans présumer de la réalité et des responsabilités, l’affaire appelle deux remarques : 1- pour le régime syrien, une attaque chimique ne présente aucun intérêt tactique et son impact diplomatique ne profite qu’à ses ennemis ; 2- c’est sur le mensonge des armes de destruction massive monté de toutes pièces et soutenu par les « défenseurs des droits de l’homme » que Washington à dévasté l’Irak en 2003. Quoi qu’il en soit, il est inquiétant que le statu-quo raisonnable sur le maintien de Bachar pour la reconstruction de la Syrie soit ainsi remis en cause. La diplomatie germano-pratine, après son échec en Lybie, n’a plus rien à proposer et, Macron, à Pékin, a bien montré qu’on pouvait s’asseoir sur les droits de l’homme pour raison d’État.

Assad avait effectivement des armes chimiques « de dissuasion » sous contrôle gouvernemental exclusif, c’était la réponse du pauvre à la menace nucléaire du voisin israélien. Ces armes – neuro-toxique Sarin et gaz moutarde – ont été officiellement détruites sous surveillance internationale en 2014 et 2015. Mais il en reste peut-être encore quelque part en Syrie dans d’autres mains.

La pauvre Syrie n’est donc pas encore sortie des malheurs qui l’accablent depuis 7 ans malgré la vigoureuse intervention russe qui l’aura sauvée du pire et le soutien de l’Iran qui fut la cause de tels malheurs. Il matérialise, en effet, avec le Hezbollah installé au Liban, l’arc chiite contre lequel les Sunnites de la péninsule arabique avaient soutenu imprudemment l’État islamique.

Il est clair que l’Iran, qui reste un des derniers pôles de stabilité dans la région, a médité sur la précarité actuelle d’Assad, le lynchage de Kadhafi en 2011, la pendaison de Saddam en 2008, la mort en captivité de Milosevic en 2006, médité aussi sur le sort de la Syrie, le chaos mis en Afrique par Sarkozy, en Irak par Bush, au Kosovo par l’OTAN. Coincé entre deux puissances nucléaires, Israël et le Pakistan, le vieux pays perse en a tiré ses conclusions : il doit rejoindre ce club des « intouchables » comme Kim Jong-un qui a été plus rapide. L’hypocrite et imbécile chasse aux « dictateurs-qui-massacrent-leurs-peuples » aura été le moyen le plus efficace de la dévastation du Moyen-Orient et de la prolifération nucléaire, confortant au passage la sinistre tyrannie nord-coréenne.

Les vraies causes

À ces équations stratégiques à plusieurs inconnues, s’ajoutent encore celles du gaz et du pétrole.

À l’ouest, une Europe gourmande en énergie s’alimente pour un tiers en gaz russe acheminé par le gazoduc North Stream en cours de doublement. Cette fructueuse coopération conforte la Russie et déplaît aux USA où une loi de sanctions contre l’Iran, la Russie et la Corée du Nord, votée en août taxe les entreprises qui participent à des projets énergétiques avec la Russie. Mais North Stream, signé avant, devrait y échapper. Reliant directement sous la Baltique la Russie et l’Allemagne, il échappe aussi à la juridiction de l’UE et évite l’Ukraine. Un dossier strictement commercial, affirme malicieusement Poutine.

Les gisements de la Caspienne devaient aussi arriver en Europe par un gazoduc turc dit Nabbucco, projet soutenu naguère par la Commission européenne alors séduite par le Grand Turc comme le bourgeois gentilhomme promu grand Mamamouchi. Les Azéris, sur la rive ouest de la Caspienne, ont préféré vendre aux Russes et les Turkmènes, sur la rive est, aux Chinois ; le projet n’y a pas survécu et le Pan-turquisme attendra, c’est tant mieux.

Pose d’un gazoduc dans le désert. Politique magazine

Pose d’un gazoduc dans le désert. Politique magazine

Reste encore les réserves considérables du Golfe : celles du Qatar sur la rive ouest et celles de l’Iran, en face. Elles permettent à l’Occident de diversifier ses sources et à l’Amérique d’affaiblir le monopole russe. Soutenu par Washington, dénoncé par Poutine comme un complot de l’OTAN, un projet de gazoduc « sunnite » du Qatar vers la Turquie via Arabie, Jordanie et … Syrie était refusé par Assad en 2009. En 2011, la contestation commençait à Damas. En 2012, Assad autorisait le gazoduc « chiite » de l’Iran, via l’Irak, vers les ports syriens de Méditerranée. On mesure ici l’importance stratégique de cette bande côtière de 100 km sur laquelle se concentrent les forces navales et aérospatiales russes et devant laquelle gisent des réserves de pétrole sous-marin encore inexploitées. Le projet chiite d’acheminement du gaz iranien ne pouvait donc plaire ni à Israël, ni aux USA, ni au Sunnites. Ainsi la coalition terroriste anti-Assad, ses financements saoudiens, l’expansion du « califat » sur le tracé des futurs gazoducs après qu’il a saisi Mossoul et son pétrole, la molle réaction américaine ne sont pas des coïncidences. La vigoureuse réaction russe aura évité le pire et posé les bases d’un nouvel et salutaire équilibre des puissances.

Elle met surtout un terme aux interventions qui, depuis 25 ans, dévastent les marches Sud de l’Europe, Kosovo, Irak, Libye, Syrie avec leurs conséquences : réveil de l’islam dans toute sa violence, conforté par une pression migratoire qui trouve des connivences en Europe. Des esclavagistes d’un type nouveau y voient un moyen de payer les retraites de sociétés sans enfants ou de pallier à bon compte la pénurie de main-d’œuvre à l’usine ou de médecins à l’hôpital. Pour les grands-prêtres de la religion libérale-libertaire, c’est l’occasion d’en finir avec l’Europe chrétienne. Mais ce pillage de main-d’œuvre jeune et parfois qualifiée est un drame pour les pays qui en sont dépossédés et où tout est à faire. Pire est l’exode des Chrétiens qui en constituent l’élite morale et intellectuelle. En Irak il n’en reste que 300 000. Ils étaient 1,5 million en 2003. À Alep ils ne sont plus que 35 000 sur 150 000 en 2011. En Syrie 70% de la population dépend de l’aide humanitaire et vit sous le seuil de pauvreté.

Il est plus que temps de mettre fin à cette politique du chaos entretenu devant laquelle la France est muette et qui, si elle assure à Israël une relative tranquillité, inflige aux peuples orientaux qui la subissent, surtout aux minorités chrétiennes livrées à la vindicte islamique, un véritable calvaire. Il faut en Orient une politique de stabilisation fondée sur l’équilibres des puissances, le statu quo sur les frontières, le rétablissement des Chrétiens qui sont là bas, chez eux depuis 2000 ans, une élite pacifiante.

Jadis, une autre France s’honorait de les protéger contre les Kurdes ou les Assassins (une secte musulmane). On attend son retour.

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Auteur de l'article : Mathieu Épinay

Collectif de spécialistes des questions de Défense