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« Le Mur de Berlin est tombé de l’Est vers l’Ouest »

Un entretien avec Radu Portocală

Il y a trente ans le mur de Berlin était abattu et, très peu de temps après, l’ensemble du bloc soviétique s’effondrait. Dans cet effondrement qui a changé la face du monde, un événement, sans doute, est resté plus particulièrement gravé dans les mémoires : le « procès » de Nicolae Ceauşescu. Celui qui, quelques semaines auparavant, régnait d’une main de fer sur la Roumanie, était « jugé » en une heure puis exécuté avec son épouse sous le regard des caméras de la télévision.

Le 25 décembre 1989, Radu Portocală a traduit ce procès en direct pour la télévision française. Trente ans après, il revient sur les événements dans un livre intitulé La chute de Ceaușescu, qui nous dévoile les véritables raisons de la chute du tyran roumain.

Radu Portocală, vous êtes né en Roumanie. Pourriez-vous nous expliquer comment vous en êtes arrivé à couvrir en direct le « procès » de Ceaușescu pour la télévision française ?

En 1977, suite aux « attentions » que me prodiguait la police politique roumaine (la fameuse Securitate), j’ai dû m’exiler en Grèce. De là, cinq ans plus tard, je suis venu à Paris, où j’ai enfin pu faire des études. En 1985, j’ai commencé à collaborer à la rédaction roumaine de RFI, puis au magazine Le Point. Début 1988, je devenais le correspondant de Voice of America. Ainsi, lorsque les manifestations ont commencé en Roumanie, mi-décembre 1989, Antenne 2 m’a demandé d’être son consultant « le temps que les choses se calment ». Comme elles ne se sont pas calmées, je me suis trouvé dans la situation, tard dans la soirée du 25 décembre, de traduire et commenter cette parodie de justice, prélude d’une exécution sommaire.

Vous affirmez que Ceaușescu n’a pas été renversé par une révolution populaire, mais par un complot de l’appareil d’État roumain. Trente ans après l’effondrement du bloc soviétique, quel peut être l’intérêt de connaître les vraies raisons de la chute de Nicolae Ceaușescu ?

Une révolution se prépare, a un programme, des chefs. Rien de tout cela en Roumanie. Une petite manifestation, à Timişoara, a pris de l’ampleur et, en quelques jours, a conduit Ceauşescu, le dictateur le plus inflexible du bloc de l’Est, à quitter le pouvoir. Mais 200 000 personnes scandant des slogans pendant quelques jours n’ont jamais renversé une dictature ! Cela ne tient pas debout.

De tous les pays qui composaient le glacis soviétique, la Roumanie est le seul où on parle encore de révolution. Continuer à entretenir ce mythe, alors que même l’enquête officielle a osé enfin évoquer un coup d’État, c’est vivre à côté de l’histoire. Hélas, en Roumanie, l’histoire a trop souvent été réinterprétée, adaptée à divers fantasmes et besoins politiques.

Mais il n’y a pas que cela. Ce coup d’État, organisé par le deuxième échelon du pouvoir, a installé aux commandes des hommes généralement peu recommandables, dont l’action a encore des effets négatifs. Or il est impossible de soigner un mal tant que le diagnostic n’est pas le bon.

Tout votre livre est sous-tendu par l’idée que l’effondrement du bloc de l’Est a été orchestré par l’URSS elle-même. Pourquoi l’URSS aurait-elle choisi de se défaire ainsi de ses « colonies » qu’elle avait jusqu’alors toujours défendues avec âpreté ?

Ces « colonies » n’avaient plus d’utilité pour Moscou. En revanche, libérées, elles pouvaient constituer un embarras pour l’Ouest, censé les prendre en charge. Dès 1990, les demandes d’admission dans les organisations occidentales se sont multipliées. Bien entendu, après avoir milité pendant des décennies pour leur affranchissement, il était impossible de les refuser. Les résultats n’étaient pas difficiles à prévoir. Avec un trop grand nombre de membres, l’OTAN s’est diluée (n’oublions pas que beaucoup de généraux américains ont été opposés à cet élargissement), et l’Union européenne, devenue énorme, va de blocage en blocage. Une situation très satisfaisante pour la Russie dont on peut dire qu’à sa manière elle a forcé la main aux Occidentaux dans le sens de ces adhésions imprévues et pas toujours souhaitables.

Vous écrivez : « Si l’on tient compte des expériences sanglantes du passé, la survie et le développement de Solidarność tiennent soit du miracle, soit d’une volonté de laisser-faire dans un but précis. » Et vous laissez entendre que Solidarność avait été noyauté par la police politique polonaise et même par les services secrets soviétiques. Cela ne revient-il pas à remettre en cause le rôle attribué à Solidarność dans la résistance au communisme en Pologne et dans l’effondrement de celui-ci ?

Solidarność a été, indubitablement, un catalyseur – et pas seulement pour les Polonais. Cependant, des documents d’archives montrent que la police politique avait réussi à infiltrer le mouvement. Lech Walesa lui-même a été suspecté d’avoir eu des liens avec ces services. Pourtant, le syndicat n’a pas été étouffé, alors que cela aurait pu se faire. Il fallait, donc, qu’il continue ses activités de contestation, et que ces activités justifient, le moment venu, d’abord la transformation du régime, puis sa chute. À une échelle moindre et en très peu de temps, c’est exactement le même scénario qui a été appliqué dans tous les pays de l’Est, y compris en Roumanie, où la révolte de Timişoara a été attisée et entretenue par des individus jamais identifiés, qui étaient très certainement des agents des services soviétiques.

Vous écrivez : « Les anciens du Parti communiste et de la Securitate ou leurs descendants sont partout, protégés par le bouclier des droits de l’homme. » Diriez-vous qu’aujourd’hui la Roumanie est toujours dirigée par d’anciens communistes ? Et en quoi sont-ils protégés par les droits de l’homme ?

Les droits de l’homme ont été invoqués pendant les premières années afin d’empêcher que certains individus soient traduits en justice. Le Conseil de l’Europe s’est opposé clairement à toute forme de « vengeance » politique. Des criminels sont, donc, morts tranquillement, dans leurs lits.

Cette impunité a permis aux « anciens » de produire et former une nouvelle génération d’apparatchiks, qui ne sont pas, à proprement parler, des communistes, mais qui ont hérité d’un mode de pensée semblable à celui de l’ancien régime. Le rôle dans la politique et la diplomatie n’est nullement négligeable. D’autres, outrageusement enrichis, contrôlent une partie de l’économie.

En somme, la société, qui n’a pas les moyens de se débarrasser de ces personnages, est loin d’être saine.

À la fin de votre livre, vous dites : « À l’Ouest, les raisons de cette volonté d’ignorer sont différentes de celles qu’on peut soupçonner en Roumanie ou ailleurs en Europe centrale ou orientale. » Quelles sont ces raisons, à votre avis ?

L’Occident, malgré ses efforts, n’a pas été à l’origine des bouleversements de 1989. N’oublions pas que le Mur de Berlin est tombé de l’Est vers l’Ouest, et non pas dans l’autre sens, comme on l’aurait souhaité. Tout ce qu’il s’est passé durant ces quelques mois a même surpris l’Occident. D’où, bien entendu, un grand sentiment de frustration et les tentatives dérisoires de s’attribuer, sinon tous les mérites, au moins une partie. En fin de compte, c’est la solution la plus simple qui a été adoptée : constater les changements sans vouloir comprendre le pourquoi. Ce qui est un grand tort, car les effets de telles secousses peuvent être longs à se faire sentir. Et, comme on sait, tout en voulant l’oublier, la Russie a toujours proclamé avoir tout le temps devant elle.

Propos recueillis par Aristide Renou

Illustration : Les habitants de Bucarest prennent la pose, le 24 décembre 1989, pour montrer que des tireurs embusqués les menacent.

Radu Portocală, La chute de Ceaușescu. Éditions Kryos, 2019, 168 p., 10,50 €.

 

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 13 décembre 2019