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La Hongrie au cœur de l’Europe

Les élections ont montré l’attachement des peuples à leur identité et leurs réticences face aux phénomènes migratoires. Avec 53%, le premier ministre hongrois a obtenu le plus gros score de tous les partis européens. Nous avons rencontré Son Excellence Georges Kàrolyi, ambassadeur de Hongrie en France, pour connaître les positions que son Pays entendait affirmer au sein de l’Europe dans sa nouvelle configuration.

Monsieur l’Ambassadeur, les élections européennes ont conforté le Premier ministre Viktor Orbán. Quelle est votre analyse de ces élections ? La position hongroise peut-elle aujourd’hui influer sur l’avenir de l’Europe ?

Oui bien sûr, l’intention de tout chef d’État ou de gouvernement est que sa position influe sur l’Union dont il fait partie. En Hongrie, la campagne électorale s’est déroulée sur un thème véritablement européen : celui de la migration, à la différence de la France qui a mis l’accent de manière quasiment exclusive sur la nécessité de vaincre le Rassemblement national, démarche très franco-française, les électeurs s’étant prononcés en fonction de ce thème de campagne. Les électeurs hongrois se sont mobilisés de manière très considérable puisque la Hongrie a été un des pays où la progression des suffrages exprimés par rapport à la dernière élection, a été la plus forte : 29% de participation en 2014, 43% en 2019, soit une progression de 50%.

La deuxième constatation est que cette progression a été générale pour toutes les formations politiques : le FIDESZ (Union Civique hongroise, le parti au pouvoir) a obtenu 53%, ce qui est important, mais ce qui correspond à ce qu’il a toujours obtenu. En effet, à chaque élection depuis dix ans, le FIDESZ obtient régulièrement 50% des voix. C’est au sein de l’opposition que se sont produits les événements les plus marquants. Là aussi on peut faire un rapprochement avec la France, qui elle, avait choisi de vaincre à tout prix le Rassemblement national ou « l’extrême droite », pour employer le langage convenu. En Hongrie, en ne faisant pas cette campagne, les deux partis d’extrême droite n’ont obtenu que 10%, alors que le parti d’extrême droite JOBBIK (« Pour une Hongrie meilleure ») était traditionnellement à 18-20%. Si quelqu’un cherche la recette pour réduire l’extrême droite, il n’aura qu’à se rendre en Hongrie, et on lui expliquera…!

En conclusion, ce fut une campagne menée sur un thème résolument européen, sur lequel le gouvernement a obtenu un soutien considérable, le score de 53% étant le plus élevé obtenu par un parti dans toute l’Europe. Le mandat reçu par le gouvernement de la part de la population et de l’électorat hongrois est donc tout-à-fait clair et tout-à-fait considérable.

La Hongrie n’est donc pas isolée en Europe. Y a-t-il des accords qui se nouent, des alliances qui se tissent ? Dans la nouvelle configuration, où la Hongrie se situera-t-elle dans le prochain hémicycle ? Le PPE (le Parti Populaire Européen) peut-il se permettre d’ostraciser M. Viktor Orbán ?

C’est au PPE qu’il faudrait poser la question ! Bien que suspendus, nous en faisons toujours partie. Avec nos 13 députés, le FIDESZ devient la quatrième formation sur les vingt ou trente formations qui font partie du PPE, et de plus nous y arrivons avec 53% de notre électorat ! C’est une légitimation démocratique suffisamment forte pour que l’on nous traite avec les honneurs ! Notre souhait est de rester dans le PPE et de chercher à l’influencer pour qu’il soit plus proche de nos vues, et éviter les alliances avec les Libéraux, et même avec les Socialistes. Pour nous, ce n’est pas la voie que devrait suivre le PPE. Dans la mesure où le PPE renoncera à cette tendance, nous y resterons et nous y tiendrons notre place.

En particulier sur les questions migratoires et sur les questions éthiques ?

Absolument, nous considérons que le PPE est un parti d’inspiration démocrate-chrétienne. Une alliance avec des formations libérales ou, pire, socialistes n’est pas dans la nature du PPE. Si le PPE reste fidèle à ses valeurs, nous y resterons. Nous ne quitterons pas le PPE de notre plein gré.

La Hongrie est stigmatisée en vertu de son prétendu non-respect des normes européennes. Qu’en est-il de ce mauvais procès ?

Je suis rempli de perplexité lorsque l’on me dit que la Hongrie ne respecte pas les normes européennes, nous qui avons respecté les accords de Schengen en érigeant une clôture pour protéger non seulement notre frontière, mais surtout celle de l’Europe. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi on nous le reproche. Sur le reste, nous nous estimons en conformité avec toutes les règles de l’Europe. On essaie de donner un habillage juridique à une opposition qui n’est que politique. Des oppositions politiques, il y en a toujours eu, et il y en aura toujours : c’est à ce niveau qu’il faut gérer ces questions. Les débats doivent rester dans le domaine de la politique pure, et ne pas entrer dans le champ de la morale, ce qui n’a rien à voir.

Dans la nouvelle configuration européenne, avec les Polonais, avec les Italiens, avec les pays revendiquant une liberté nationale par rapport à des normes juridiques contraignantes, pensez-vous que puissent apparaître demain de nouvelles tendances au sein même de l’Union Européenne ? M. Salvini lui-même prétend vouloir coordonner ces nouvelles tendances.

Il est prématuré d’en parler aujourd’hui. Les élections viennent d’avoir lieu. Les nouveaux groupes ne sont pas encore constitués. Nous connaissons à peu près la position des uns et des autres, mais de là à connaître leur composition finale, il faut attendre les prochains mois.

On se dispute déjà beaucoup sur la question des postes-clés : Commission, présidence du Parlement… Mardi 6 juin, dans un entretien en Suisse, le président Macron a déclaré donner son soutien à une candidature de la chancelière allemande Angela Merkel à la tête de la Commission. Encore faudrait-il que cette personnalité ait le souci de la préservation des nations européennes, de l’Union Européenne elle-même, face aux pressions migratoires et face aux pressions extérieures.

Absolument ! Et la Hongrie a bien l’intention de peser sur les trois institutions : le Parlement européen, la Commission et le Conseil européen.

Concernant le Parlement, les élections ont eu lieu. Nous avons obtenu un très bon score. Nous souhaitons valoriser ce résultat au sein du Parlement Européen : c’est la première étape.

La deuxième étape, ce sera la composition de la Commission dans quelques mois. Il y a, d’une part, le problème de la nomination du président de la Commission ; mais il y a aussi celle des vingt-huit commissaires ! Nous estimons qu’il ne suffit pas d’avoir une influence au sein du parlement et qu’il faut également en avoir une au sein de la Commission, avec le maximum de commissaires partageant nos vues. Nous aurons au moins un commissaire hongrois, et la Hongrie avait déjà annoncé dès le début de la campagne que nous proposerions la tête de liste du FIDESZ, bénéficiant ainsi de la légitimité de ceux qui l’auraient élu.

Le commissaire hongrois sera donc notre actuel ministre de la Justice, M. László Trócsányi, ancien ambassadeur en France.

C’est un point très fort, car l’un des reproches fait à la Commission européenne est de ne pas être représentative démocratiquement.

Oui, c’est une réponse à ce reproche. Le commissaire hongrois sera donc notre actuel ministre de la Justice, M. László Trócsányi, ancien ambassadeur en France, qui est parfaitement francophone et francophile. En tant que commissaire hongrois, il ne sera pas insensible à la francophonie, et il représentera la Hongrie en tant que francophile !

Le troisième étape de la reconfiguration, c’est le Conseil européen. Notre objectif est également d’influer à ce niveau car ce sont bien les responsables élus des États qui se retrouveront décideurs au Conseil européen.

C’est pour ces raisons que nous voulons être influents dans les trois institutions européennes.

On peut considérer que la nouvelle U.E. sera sensiblement différente de l’Europe telle qu’elle a fonctionné durant ces dernières années, les intérêts nationaux étant mieux représentés. C’est votre souhait ?

C’est ce que nous souhaitons. Nous ne savons pas encore qui sera le prochain président de la Commission. Mais les trois conditions que nous jugeons nécessaires pour qu’un candidat reçoive le soutien de la Hongrie sont les suivantes : davantage de respect pour les nations, une attitude moins permissive vis-à-vis de la migration, et une inspiration démocrate- chrétienne véritable.

La Hongrie est fière de son histoire nationale. N’est-ce pas la pression pour lui faire renoncer à son histoire qui cause les prétendus problèmes ? N’est-ce pas l’Europe en fait qui, jusqu’à présent, a refusé les réalités nationales ? Et n’est-ce donc pas l’Europe telle qu’elle s’impose aujourd’hui qui pose problème, et non la Hongrie, l’Italie, la Pologne, et finalement tous les pays ?

Là encore, il y a l’apparence et il y a la réalité. Certes la Hongrie est fière de son histoire nationale, comme la France, ou comme tout pays normalement constitué devrait l’être, sans que cela constitue un reniement de l’esprit européen. Pourquoi vouloir créer une opposition entre Nation et Europe ? Sous prétexte de sondage, d’enquête d’opinion, de micro-trottoir, on pose les mauvaises questions, telles que : « Est-ce que vous vous estimez français ? Ou bien est-ce que vous vous estimez européen ? ». Face à une telle question, la personne interrogée se trouve dans l’embarras. Que peut-elle répondre ? Elle dira vraisemblablement qu’elle se sent davantage française On interprètera alors sa réponse comme un renoncement à l’Europe. La question est mal posée. La réponse est forcément mauvaise. Et l’interprétation de cette réponse l’est encore davantage. Ce sont des alternatives qu’il ne faut pas présenter comme antinomiques. Si on comprend cela, on aura fait un très grand pas vers la compréhension de ce que doit être l’Europe.

Propos recueillis par Hilaire de Crémiers et Bernard Sallé
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Auteur de l'article : PM