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Internés et libres ou déconfinés mais traqués ?

Les technologies numériques permettent de traquer ceux qui acceptent d’être pistés, ou y sont contraints. Le risque sanitaire décroît. Et le risque pour nos libertés s’accroît.

Face à la crise sanitaire actuelle, les innovations technologiques et numériques se multiplient, souvent présentées comme des outils de lutte contre la pandémie du Covid-19. La période actuelle a relancé l’innovation et l’esprit d’émulation nécessaire pour être véritablement innovant, cela est indéniable. Toutefois, nous devons rappeler qu’un grand nombre des solutions numériques envisagées ne permettent pas de lutter contre le virus mais peuvent contribuer, à tout le moins, à suivre son évolution, pour tenter de la limiter. Nous avons recensé, pays par pays, les technologies numériques proposées ou imposées à la population.

Le numérique ne suffit pas…

Certains pays imposent l’usage de bracelets connectés, déjà utilisés par l’administration pénitentiaire locale, à tout ou partie de la population. Ainsi, Hong-Kong impose le port d’un bracelet relié à une application à tous les passagers arrivant sous quarantaine et sous surveillance médicale. Au Bahreïn, des bracelets électroniques utilisés par les autorités pénitentiaires ont été envoyés aux personnes en quarantaine, avec obligation de le porter et de ne pas s’éloigner de leur téléphone de plus de 15 mètres.

De nombreux pays développent ou réfléchissent à la mise en place d’applications mobiles qui permettent de savoir si on se trouve à proximité d’une personne touchée ou contagieuse, ou de savoir si l’on passe dans une zone susceptible d’être contaminée, parce que visitée récemment par une personne contaminée. Pour qu’elles soient efficaces, il faut que ces applications soient utilisées de façon massive (donc qu’elles soient obligatoires ou fortement sollicitées) et qu’elles soient associées à des mesures de contrôle, de répression ou de confinement des personnes. Ainsi, le caractère facultatif de ces solutions (comme envisagé en France) les rend le plus souvent inefficaces. En Autriche, par exemple, on estime que seulement 4 à 5 % de la population a installé l’application proposée et développée par la Croix-Rouge. Comme évoqué plus haut, le simple usage d’une telle application ne suffit pas. À Singapour, par exemple, les technologies ont rapidement été utilisées : une application, en Open Source, permet d’identifier les personnes ayant été en contact avec des malades du coronavirus à moins de deux mètres. Les personnes contaminées sont obligées d’être confinées et doivent prouver, par un appel géolocalisé de leur portable, qu’elles se trouvent bien à leur domicile. Pourtant le pays a finalement mis en place un confinement généralisé, confinement récemment prolongé après une deuxième vague de contamination.

… mais a besoin de nos données personnelles

Toutes ces applications utilisent, après accord de l’utilisateur, les données disponibles dans leur téléphone : les données mobiles (agenda, contacts, position géographique, etc.) ou les données personnelles (nom et prénom, numéro de téléphone, email, etc.), voire des données de santé demandées pour l’occasion. Elles peuvent également être liées, de façon sécurisée, à une base de données centrale qui fournira d’autres données, comme les données de santé, d’état civil ou autres. Afin d’éviter d’avoir recours aux données de géolocalisation fournies par le téléphone portable ou l’opérateur, certaines applications fonctionnent en identifiant les autres appareils à proximité, via la technologie Bluetooth. Cela implique que le mode Bluetooth soit activé en permanence sur les appareils, ce qui est par exemple incompatible avec les systèmes d’exploitation IOS (Iphone).

Le fantasme du contrôle

D’autres puissances imaginent d’introduire des puces sous-cutanées à la population. C’est le cas de Bill Gates avec son fameux virus-implant. Les individus porteraient alors sur eux, et sous la peau, leur carnet de santé et de vaccination, comme c’est le cas des animaux dans nos exploitations ou des arbres dans certaines métropoles. Des lecteurs passés à proximité permettraient alors d’avoir accès aux données stockées et de les modifier. L’absence de batterie associée à ces puces exclut aujourd’hui toute utilisation au delà de quelques mètres et donc toute géolocalisation, sauf à quelques points de passage.

Certains pays utilisent encore les données de géolocalisation des appareils connectés (le plus souvent des téléphones portables). Ces données sont alors fournies directement par les opérateurs de téléphonie mobile qui fournissent la connexion à ces appareils et sont donc capables de les localiser. L’Iran, la Russie, Israël, la Chine ou encore la France ont eu recours à ce genre de méthodes. Dans les pays les plus démocrates, les opérateurs de téléphonie auront préalablement “anonymisé” les données par une désidentification rendant, en théorie, les individus non-identifiables. Les données anonymes ne sont alors plus considérées comme des données personnelles et échappent donc aux régimes de protection des données de type RGPD, même si certains soutiennent que des algorithmes sont capables de réidentifier les données.

Le côté facultatif de ces solutions les rend le plus souvent inefficaces.

Enfin, certains pays utilisent les données biométriques, comme la reconnaissance faciale. Les systèmes les plus perfectionnés permettent non seulement d’identifier automatiquement les individus en lien avec une base de données centralisée mais également de relever leur température lors de la prise d’image et ainsi de détecter les traces d’éventuels symptômes. Ainsi, au Pakistan, la société Chinoise Huawei a offert au gouvernement une solution de « collaboration intelligente » basée sur ces technologies. Moscou a de son côté mis en place la reconnaissance faciale pour surveiller les malades et les citoyens soupçonnés d’avoir été en contact avec ceux qui ont contracté le virus. En Pologne, une application de localisation est obligatoire pour les personnes infectées. Elle nécessite par exemple des enregistrements réguliers par les malades qui doivent envoyer des selfies qui seront géolocalisés et vérifiés par reconnaissance faciale.

Devant un tel programme de réjouissances, les individus qui survivront au virus risquent en revanche de perdre quelques libertés individuelles. Et si l’état d’urgence sanitaire permet quelques souplesses réglementaires et adaptations juridiques, le retour en arrière est rarement possible. L’usage de certaines technologies est encore aujourd’hui considéré comme contraire à l’éthique. La lutte contre la pandémie peut leur permettre de gagner leurs lettres de noblesses en écrivant la success story dont elles ont besoin pour entrer dans l’histoire… et ne pas en ressortir. Ne nous y trompons pas ! Dans une moindre mesure, l’usage des drones par les autorités policières était en Europe réglementé et contrôlé et donc limité. La crise sanitaire a légitimé leur usage plus intensif. Ils font maintenant partie de l’arsenal du policier et il y a fort à parier qu’ils ne disparaîtront pas du paysage de la surveillance après la crise.

Le site www.covid-innovation.fr/ recense les innovations numériques aidant à lutter contre la pandémie et évalue leur risque éthique et réglementaire.

 

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Auteur de l'article : François Jeanne-Beylot

Publication de l'article : 16 mai 2020