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Erdogan frappe de nouveau à la porte de l’Europe

Le sultan d’Ankara est affaibli, politiquement et diplomatiquement. Rabattant de sa superbe, il courtise les Européens. Ceux-ci sauront-ils négocier ?

Erdogan ose tout et c’est bien à ça qu’on le reconnaît. Après avoir insulté et menacé pêle-mêle Grecs, Français, Allemands et les Européens en général tout au long de 2020, le voilà qui entame l’année 2021 tout sucre et tout miel.

Dans un discours prononcé le 12 janvier devant les ambassadeurs des pays européens à Ankara, il a affirmé sa volonté de « remettre sur les rails » ses relations avec l’Europe et ajouté sans rire : « Nous espérons que nos amis européens montreront la même volonté ». Tout le monde sera ravi d’apprendre qu’Erdogan compte les Européens au nombre de ses amis…

Mais au-delà de cette touchante et très récente vocation, il faut s’interroger sur les raisons qui poussent l’autocrate islamiste à ce revirement stratégique imprévu. Il semble qu’il y en ait deux principales : des raisons diplomatiques et des raisons économiques.

Diplomatiquement, la situation de la Turquie s’est dangereusement fragilisée ces dernières années. Les succès militaires évidents obtenus en Libye et dans le Haut-Karabagh ont pu aboutir en utilisant des moyens qui ont indisposé l’ensemble de la communauté internationale. Le transfert de milliers d’islamistes depuis la Syrie jusqu’en Libye tout d’abord puis sur le front du Haut-Karabagh quelques mois plus tard a ainsi été unanimement condamné. Tout d’abord ces islamistes ont fort mauvaise réputation. Leur passé en Syrie n’est qu’une longue litanie de meurtres, de viols et d’exactions en tout genre contre les Syriens loyalistes et contre les Kurdes. Certaines images de leurs exploits donnent la nausée.

En Libye, ce fut une promenade militaire face aux troupes disparates et peu motivées du Maréchal Haftar. Le retrait préalable des mercenaires russes du groupe Wagner avait d’ores et déjà clos le débat.

Ce fut autre chose face aux courageux Arméniens, et nos sympathiques islamistes perdirent plusieurs centaines d’hommes dans les combats acharnés d’octobre. Les vidéos de décapitation de cadavres arméniens, les saccages des cimetières et des églises furent surtout le fait de soldats azéris mais les mercenaires d’Erdogan ne furent pas en reste.

Au-delà de leur comportement, c’est bien sûr le principe même de leur utilisation qui est vigoureusement condamné. Les occidentaux ont beaucoup protesté en vain mais Poutine a été plus efficace en faisant bombarder le principal camp d’entraînement de ces islamistes dans la province d’Idleb en Syrie, tuant plus d’une centaine d’entre eux.

Isolement total

Ces efforts militaires apparemment couronnés de succès n’ont pourtant pas donné les résultats escomptés. En Libye, les Russes ont partagé avec Erdogan ce que les occidentaux leur avaient abandonné (après leur brillante intervention de 2011 qui détruisit l’État libyen), mais en gardant pour eux le plus important : le pétrole. Et dans le Caucase, c’est encore la Russie qui a mis fin à la guerre, convoqué à Moscou le Président azéri Aliev et le premier ministre arménien Pachinian puis organisé avec ses militaires la force de maintien de la paix.

Erdogan ne revient certes pas bredouille de son aventure azérie avec notamment la création d’un corridor dans le Nakhitchevan qui lui donnera un accès direct à l’Azerbaïdjan donc à la Mer Caspienne puis à l’Asie Centrale. Ce n’est pas rien mais il espérait bien participer à la force d’interposition dans le Haut-Karabagh : or Poutine a heureusement fermé la porte à cette éventualité.

Les résultats ne sont pas non plus si brillants en Méditerranée orientale. L’alliance avec le premier ministre libyen Sarraj et l’accord maritime entre les deux pays qui en a découlé a octroyé à la Turquie des droits maritimes imaginaires aux dépens de la Grèce. Les forages illégaux qu’Erdogan a ensuite ordonnés ont créé de fortes tensions avec les Grecs, les Chypriotes et même les Italiens. Elles font suite au grave incident naval ayant opposé la marine turque à la marine française, celle-ci tentant d’intervenir pour contrôler un probable trafic d’armes entre la Turquie et la Libye.

Si l’on ajoute qu’Israël, Chypre, l’Italie et la Grèce ont créé ensemble le projet de gazoduc Eastmed en écartant totalement la Turquie et que l’Égypte a vu d’un très mauvais ?il son intervention militaire en Libye, on constate que son isolement en Méditerranée est à peu près total.

Seuls les Américains la soutiennent indéfectiblement, ne voulant pas que ce membre de l’OTAN soit un jour tenté par d’autres alliances, avec la Russie par exemple. Et lorsque la France, ulcérée par l’agressivité militaire turque contre sa marine, a demandé à ses partenaires européens que des sanctions soient prises contre Ankara, Washington est très fermement intervenu auprès de ses alliés européens pour ne pas donner suite. Seuls huit pays ont ensuite soutenu Paris, ce qui en dit long sur l’inféodation européenne aux États-Unis. Ce ne fut toutefois que partie remise et un principe de sanctions a finalement été décidé en décembre. A minima, certes, mais c’était un premier pas.

Le front intérieur

Erdogan a des problèmes encore plus graves à l’intérieur même de son pays. La crise économique sévit durement en Turquie. Le taux de chômage est de 15%, les investissements extérieurs se sont effondrés, l’inflation s’envole et la récession s’est installée avant même la crise sanitaire. Tout cela n’est pas le fruit du hasard. L’islamisation brutale du pays a fait fuir nombre de partenaires occidentaux et l’économie turque est fondamentalement déséquilibrée. Le poids du secteur tertiaire est très excessif et sa dépendance au tourisme la rend plus fragile que jamais dans la conjoncture actuelle. De ce fait, et pour financer de surcroît le très coûteux effort militaire, l’endettement s’accroît inexorablement.

Dès lors, il n’est pas surprenant que la cote de popularité du sultan s’effondre. Les premiers sondages sur l’élection présidentielle de 2023 donnent Erdogan en seconde position avec 39 % des voix derrière Imamoglu, le nouveau maire d’Istanbul, qui recueillerait 42 % des suffrages.

Le temps presse donc pour le néo-sultan. Certes, son socle islamiste est solide et la transformation de la basilique Sainte-Sophie en mosquée a bien conforté les troupes proches des Frères musulmans. Mais pour gagner il faut tout de même élargir un peu, ce qu’Erdogan avait auparavant réussi grâce à ses réussites économiques. Celles-ci sont désormais un lointain souvenir et il sait bien que la fuite en avant militaire n’est pas de nature à soulever l’enthousiasme dans son pays.

Ses anciens fidèles le sentent bien et plusieurs ont quitté leur ombrageux patron devenu parfois encombrant. L’ancien premier ministre Davutoglou et l’ancien ministre de l’économie Babacan ont ainsi quitté le parti présidentiel AKP pour voler de leurs propres ailes. Depuis 2003 et sa première nomination au poste de premier ministre, Erdogan semble, pour la première fois, à bout de souffle. Tout ceci explique le revirement stratégique de l’orgueilleux islamiste à qui il a dû coûter beaucoup de faire volte-face et d’appeler « amis » ces Européens qu’il méprise.

Quelle sera l’attitude de l’Europe ? Le pire est toujours envisageable comme nous le savons trop bien. Ce serait pourtant le moment de se montrer ferme et d’exiger beaucoup sur la Méditerranée, la Libye, le Haut-Karabagh et la gestion des migrants utilisés comme chantage permanent pour extorquer des milliards à l’Union européenne, assez bête pour les distribuer sans contrepartie réelle. Erdogan est en grande difficulté, c’est le bon moment pour l’affaiblir définitivement.

 

Illustration : « Nous avons renforcé le prestige de notre pays avec des politiques honorables et déterminées.» Recep Tayyip Erdogan, 25 janvier.

 

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Auteur de l'article : Antoine de Lacoste

Publication de l'article : 10 février 2021