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Emmanuel Macron, une autre vision de l’Afrique ?

Afrique. Comme tous les présidents, Emmanuel Macron s’imaginait et peut-être s’imagine encore pouvoir changer les choses en Afrique… Du discours, des phrases pas toujours très adroites, mais quoi changer ? Et comment vraiment changer ?

« Je tiens à agir dans la transparence, loin des réseaux de connivence franco-africains et des influences affairistes dont on a vu que, malheureusement, ils subsistent encore dans le système politique français (…). C’est pourquoi, je lancerai une initiative ambitieuse entre la France, l’Europe, le sud de la Méditerranée et l’Afrique, les routes de la liberté et de la responsabilité, pour renforcer nos intérêts mutuels, dans tous les domaines (…) ».

Prononcée en avril 2017 lors d’une interview accordée à l’hebdomadaire Jeune Afrique, cette profession de foi du candidat Emmanuel Macron, devenu président de la république, marque-t-elle vraiment une nouvelle orientation de notre politique avec l’Afrique ?

A-t-il le sens de l’Afrique ?

« Dans le cadre de ce partenariat pour l’avenir, j’apporterai plusieurs inflexions à notre politique africaine ». En un peu plus d’un an de présidence, Emmanuel Macron a effectué déjà trois tournées sur ce « continent dynamique » – novembre-décembre 2017, février et juillet 2018 –. Le leader d’En Marche est un homme pressé qui entend mettre fin à l’ancien monde bipolaire et clientéliste. Il s’est entouré d’une équipe de choc. Citons le discret Thomas Paris, jeune énarque de 39 ans issu de la même promotion que lui, plus jeune « monsieur Afrique » que l’Elysée ait connu et qui a débuté sous les ordres de Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense. Ce dernier a passé dans le bureau d’en face et, depuis, devenu ministre des Affaires étrangères. Un poids non négligeable pour Emmanuel Macron qui a récupéré du Parti socialiste un homme efficace qui a fait ses preuves lors du précédent quinquennat et qui a l’oreille des présidents africains. Ou encore Ahlem Gharbi, cette franco-tunisienne directrice déléguée pour les affaires internationales du groupe Total qui a été chargée d’organiser les visites du président en Algérie et en Tunisie ou qui l’a conseillé lorsque le président français a réuni à Paris les deux frères ennemis du conflit Libyen.

Le nouvel occupant du palais de la Pompadour est–il l’homme de la rupture qu’il prétend être ? Du continent africain, Emmanuel Macron ne connaît rien. Il est né après les indépendances ; il a une vague idée de son histoire. Tout au plus, il y a passé 6 mois lors d’un stage à l’ambassade de France à Abuja (Nigeria) dans le cadre de son cursus à l’École Nationale d’Administration (ENA) en 2002. Il a le tutoiement facile avec ses homologues africains, le ton un peu condescendant mais son esprit d’entreprise, sa vision pour le continent – dont il a été peu prolixe, pourtant, durant sa campagne – ont séduit plus d’un politique comme l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinzou, cet afro-optimiste qui a été son théoricien économique.

Les premiers pas d’Emmanuel Macron l’ont conduit en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et enfin au Ghana : pour ce dernier pays, le choix est justifié et « évident pour illustrer l’approche continentale de l’Afrique » dans sa version anglophone ; les deux autres pays sont, pourtant, les pierres angulaires de la « Françafrique », ce néologisme qui doit sa paternité au président ivoirien Félix-Houphouët-Boigny en 1955 et qui désigne les « relations privilégiées » entre la France et ses anciennes colonies, vaste fourre-tout mis en place par un gaulliste de la première heure, Jacques Foccart. Un système basé principalement sur les opérations de barbouzeries et autres financements occultes exécutés au nom des intérêts politiques de la Ve république. Ici Emmanuel Macron entend désormais « agir en étroite coordination avec l’Union africaine », tout en restant ce gendarme de l’Afrique qui coopère avec le renseignement américain. « Un régime qui ne respectera pas la démocratie ni la volonté du peuple n’obtiendra pas le soutien de la France », a averti le nouveau patron de l’Élysée qui n’est pas sans rappeler le discours de La Baule prononcé par François Mitterrand et qui avait glacé plus d’un potentat africain.

Les forces françaises. Mais pour quoi faire sans politique de long terme ?

Trop de problèmes et trop compliqués

Les défis sont nombreux, la tâche immense, les dossiers sur le sujet ne manquent pas et à commencer par la menace terroriste islamique dans le Sahel et la crise des migrants. Une situation désastreuse dont Emmanuel Macron a hérité et qui le place malgré lui dans la continuité de ses prédécesseurs. À un étudiant burkinabé qui lui faisait remarquer que les Occidentaux étaient responsables de la situation migratoire de ses compatriotes, Emmanuel Macron lui rétorque : « Mais qui sont les trafiquants ? Ce sont des Africains, mon ami ! ». Et de proposer la création de « hotspots » du Tchad au Niger afin de trier les migrants, non sans provoquer un tollé général de la part des pays concernés, puis d’être contraint de faire un rétropédalage sans autres solutions à apporter qu’une nouvelle initiative euro-africaine qu’il essaye de mettre en place : un Conseil présidentiel pour l’Afrique qui « aurait pour but de regrouper une quinzaine de personnalités des deux continents et qui aurait pour vocation de construire la nouvelle politique africaine de la France ». Tout comme François Hollande, Macron considère que c’est aux Africains d’assurer leur sécurité, tentant en sous-main de sortir les militaires de l’opération Barkhane du bourbier malien dans lequel ils sont enfermés depuis 2013 afin d’enrayer la prépondérance des groupes islamistes dans la région du Sahel. « Je n’enverrai pas nos soldats se faire tuer si tous les gouvernements responsables de la situation localement ne prennent pas l’intégralité de leur responsabilité », déclarait-il encore à Niamey en décembre dernier. À l’instar du Centrafrique, où applaudis comme des sauveurs dès les premiers jours de leurs interventions, ils sont rapidement vus par la suite comme des partisans de tels ou tels partis. L’Afrique est devenue le cloaque dont la France n’arrive plus politiquement à se défaire, pourtant seul terrain militaire où elle excelle encore, partagée entre un certain néo-colonialisme politique affiché et une volonté de repentance paternaliste non assumée.

« La colonisation, ce crime contre l’humanité », déclare-t-il lors d’un voyage en Algérie, ajoutant qu’il entend restituer le patrimoine africain exposé dans les musées parisiens à leurs pays concernés ou encore promettant dans l’euphorie devant un public conquis par ces pantalonnades de faire ouvrir le dossier Thomas Sankara afin que la lumière soit faite sur les réelles raisons de son assassinat en 1987. Un homme qui entend créer « un véritable aggiornamento de la politique française, politique en direction du continent, pour répondre à sa vitalité et contribuer à libérer son potentiel ». Des promesses saluées par les ONG mais jugées intenables par l’ancien secrétaire d’État à la Coopération, Alain Joyandet, notamment les promesses qui portent sur l’augmentation du budget de l’aide au développement. « Du flan ! », estime le sénateur LR de la Haute-Saône qui connaît bien ce dossier qu’il a géré entre 2008 et 2010.

Tout changer pour que rien ne change

Emmanuel Macron, l‘homme de la rupture ? Pour Antoine Glaser, ancien directeur de la rédaction de La Lettre du Continent, l’Afrique d’Emmanuel Macron n’est qu’une vaste carte qui se résumerait à cette simple équation, « là où il y a du business à faire, là où il y a des élites qui peuvent favoriser les intérêts français », et qui serait géré depuis Paris grâce à des réseaux d’influences issus « des grands groupes hexagonaux ». Tout en précisant que « l’actuel locataire de l’Elysée va être le premier président à utiliser à fond les diasporas africaines pour sa réélection en France ».

Une realpolitik à l’effet « kiss-cool » ? En voulant réhabiliter l’image écornée, contestée, voire fantasmée, de la France sous couvert d’un plan média, comme sa visite au Shrine – la boîte de nuit – à Lagos et un zeste de charme à l’encontre d’une jeunesse africaine exigeante qui vit sa révolution numérique, le président français n’a toutefois pas su éviter les maladresses, laissant glisser sur sa personne des relents de néo-colonialisme dénoncés çà et là par une opposition qui décortique ses moindres déplacements. Ce dont se défend l’intéressé qui rappelle « tam-tams battants » qu’il est « d’une autre génération qui ne vient pas dire aux Africains ce qu’ils doivent faire ». Hormis ses déclarations sur les kwassas-kwassas, ces embarcations fragiles qui font des milliers de victimes parmi les Comoriens candidats à l’émigration, sur l’excès de natalité en Afrique, lors du G20, qui coûterait des millions d’euros à l’Europe dans son aide générale à l’Afrique ou encore son apostrophe « humoristique » à son homologue burkinabé, qui, piqué au vif d’une remarque faite par le président français sur la gestion de ses affaires, s’était vu affublé par ce dernier du qualificatif de « réparateur de climatisation », il est difficile d’imaginer à ce stade qu’Emmanuel Macron arrivera à marquer sa différence. Ou apaiser le difficile débat qui agite les relations entre l’Afrique et cette France qui n’en finit pas de faire le deuil de sa décolonisation.

Par Frédéric de Natal

Emmanuel Macron au Shrine, mardi 5 juillet 2018, à Lagos au Nigeria.

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Auteur de l'article : PM