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Une querelle vitale

Les désaccords au sein de la « coopération franco-allemande » ne sont pas un chipotage. Le couple stratégique franco-allemand n’existe plus, pour autant qu’il ait jamais existé.

Il est loin d’être certain que l’Allemagne et la France soient d’accord pour promouvoir une défense européenne, même en paroles. Il existe un fossé béant dans le domaine politique et stratégique entre les deux pays. D’une part la France subit l’idéologie européiste et fédéraliste de son président mal élu en 2017, qui appelle à créer la défense d’une hypothétique Europe puissance en dehors de l’OTAN. D’autre part l’Allemagne refuse une telle conception : sa vision géopolitique se borne à une diplomatie aux visées strictement économiques et à un nationalisme industriel et mercantiliste. Il y a incompatibilité.

En réalité, l’idée d’un couple franco-allemand est au mieux une triste farce. Depuis que les États-Unis ont relevé en 1948 l’Allemagne du précipice où elle était tombée, poussée par son hubris, celle-ci n’a eu qu’un seul objectif : une fois réalisée son unité, retrouver sa puissance en profitant de la jobardise de la classe politique française et l’imposer à une Europe dominée.

C’est d’ailleurs ce que montre un article de Politique magazine de mars 2021. L’armée allemande est appelée à devenir une sorte de « partenaire d’appui » et de « plaque tournante » au sein de l’Alliance atlantique et de l’UE par une série d’accords bilatéraux avec des pays voisins ce qui permettrait de préserver les relations commerciales avec la Russie et la Chine. Nous retrouvons là les syndromes du Saint Empire romain germanique qu’a déjà dénoncés Jean-Louis Harouel et des visées pangermanistes du siècle dernier.

Du point de vue stratégique, les Allemands ne conçoivent pas une défense européenne en dehors du giron américain et de son instrument, l’OTAN. Au concept d’autonomie stratégique défendu par Macron, la ministre de la défense allemande au nom imprononçable, A2K, rétorque que l’idée d’une autonomie stratégique indépendante des États-Unis est fausse !

La différence fondamentale concerne l’arme nucléaire. La France demeure attachée à la doctrine de dissuasion fondée sur une capacité de frappe nucléaire indépendante comme l’a rappelé Macron devant l’École de guerre en février 2020. De son côté l’Allemagne, même si elle jouait un rôle nucléaire, ne l’exercerait que dans le cadre de l’OTAN, donc en pleine dépendance des États-Unis. De plus ce rôle nucléaire est contesté en Allemagne du fait des courants antinucléaires du SPD et des Verts. Ces positions sont inconciliables.

Une rivalité industrielle et commerciale féroce

Au plan industriel et commercial, les rivalités sont féroces. C’est notamment le cas dans le domaine de la défense navale. Paris et Berlin se livrent une bataille commerciale implacable dans les submersibles conventionnels où tous les coups sont permis. Les intérêts nationaux sont résolument divergents. Les objectifs européens passent largement derrière eux.

Rappelons la capacité prédatrice de notre voisin dans un domaine qui n’est pas celui de la défense mais celui de l’énergie. La pression allemande s’exerce au travers de la commission de Bruxelles en faveur de la dislocation d’EDF et du système énergétique français. Il s’agit de placer les capacités industrielles des groupes allemands qui n’ont plus de débouchés dans leur propre pays dans le domaine de l’énergie renouvelable et notamment de l’éolien. Notre sol est devenu un déversoir de capacités industrielles allemandes sans emploi chez elles. Concrètement, ce qui est appelé pompeusement la coopération franco-allemande dans le domaine de la défense a creusé des désaccords profonds, voire une réelle animosité.

L’Allemagne n’a jamais été notre partenaire loyal au sein de l’UE. Elle est aujourd’hui une rivale et trop souvent une adversaire.

Le premier sujet de dissentiment concerne le projet SCAF de système de combat aérien du futur. C’est un projet considérable où la France, avec Dassault, dispose d’une grande compétence et d’une avance considérable sur l’Allemagne. De surcroît les deux pays n’ont pas les mêmes besoins : la France souhaite disposer d’un avion compatible avec le nouveau porte-avions qui sera construit, apte à effectuer des frappes aériennes à longue distance mais surtout en capacité de porter les bombes de notre arsenal nucléaire. C’est très loin des ambitions allemandes. Or si le futur avion ne peut pas jouer son rôle de vecteur nucléaire, notre capacité de dissuasion est menacée. Derrière il y a la supériorité géostratégique de la France sur l’Allemagne, que celle-ci souhaite voir disparaître, et notre siège au conseil de sécurité de l’ONU.

Au plan technique, les Allemands, par tous les moyens de leur duplicité commerciale, cherchent à gagner sur la répartition convenue, 50/50, de la fabrication de ce système d’armes. C’est ainsi qu’ils ont exigé d’avoir la responsabilité du moteur qui échapperait ainsi à Safran. Ce qu’ils veulent, c’est récupérer la technologie de Dassault et pouvoir l’utiliser dans leurs propres intérêts. Rappelons-nous la triste histoire d’Airbus. Initialement la France disposait de 70 % des compétences et des capacités industrielles. Grâce au socialiste puritain Jospin et au dépravé socialiste Strauss-Kahn, Airbus a été partagé à 50/50. Aujourd’hui, Airbus dépend largement de l’Allemagne.

Dans le domaine des blindés, où Nexter se trouve à hauteur de 50 % d’un consortium franco-allemand, l’arrivée du concurrent Rhein Métal peut conduire à la marginalisation de l’entreprise française. Les Allemands utilisent tous les procédés décrits par Éric Zemmour dans Face à l’info pour en demander toujours plus. Face à cette cupidité technologique, nos gouvernants idéologues et jobards disent généralement oui pour développer l’inexistant « couple franco-allemand » quitte à sacrifier les intérêts nationaux.

L’autre difficulté provient de concepts d’emploi très différents. Quand les Français souhaitent pour l’avenir un char mobile, souple, capable de faire du combat urbain, les Allemands continuent à penser à des matériels lourds adaptés à un combat contre une invasion dans les grandes plaines du nord de l’Europe.

Le retrait allemand de cette « coopération »

Depuis quelques années l’Allemagne s’est retirée morceau par morceau de cette pseudo-coopération. Berlin a déchiré fin novembre 2017 les accords de Schwerin signés avec la France en 2002 en passant une commande de 400 millions d’euros à un constructeur de satellites allemand pour la réalisation de deux satellites d’observation optique. C’est la rupture de la coopération spatiale à vocation militaire.

Dans le domaine des drones, la RFA n’a pas voulu d’une version armée. Pour des raisons industrielles, la coopération industrielle semble s’être arrêtée là. En avril 2020, A2K a annoncé que, pour remplacer les vieux Tornado, Berlin achèterait des Eurofighter aux capacités pourtant inférieures, semble-t-il, à celles du Rafale, et des F 18 américains. Aucune mention du Rafale. Soumission aux États-Unis.

Concernant le remplacement des hélicoptères Tigre, l’Allemagne lorgne sans pudeur du côté de Boeing, c’est-à-dire des hélicoptères Apache américains. Pour ce qui est du missile MAST-F, les Allemands ont fait faux bond et notre ministre des Armées a décidé de lancer sa réalisation au sein d’un programme strictement français.

Le comble a été l’annonce récente de l’achat par les Allemands de 5 avions de patrouille maritime Poséidon américains, bien entendu sans avertir les Français, en rupture complète avec la coopération envisagée entre nos deux pays qui avaient annoncé leur intention de créer un avion de patrouille maritime franco-allemand à travers le programme MAWS (Maritime Airborne Warfare System).

En fait, l’Allemagne, probablement motivée par les États-Unis, surtout après le départ de Trump, a visiblement décidé de détricoter la coopération franco-allemande en matière de défense tout en tâchant de piller la technologie française qui lui manque, notamment dans le domaine de l’aviation. Comment la France pourrait-elle rester dans cette coopération qui n’est qu’une tromperie dans des conditions aussi humiliantes et dangereuses pour sa souveraineté ?

Notre souveraineté est bafouée

Cette question de souveraineté est cruciale et d’un triple point de vue. En ce qui concerne les exportations d’armement, l’expérience a montré que les Allemands ont bloqué des exportations françaises, notamment en direction de l’Arabie Saoudite (comme par exemple dans le passé un marché de châssis Mercédès à destination de Nexter et Lohr qui concernaient 350 blindés pour des centaines de millions d’euros). En leur qualité de sous-traitants de fabrications françaises, ils s’étaient arrogé un droit de surveillance et d’interdiction de matériels au détriment de la réputation commerciale de notre industrie d’armement. Bien évidemment nos voisins, dans leur délire hypocrite, mettent souvent en avant des raisons moralisatrices. Les bons apôtres ! Il semble que des accords ont été conclus pour limiter de tels procédés. La duplicité allemande fait que le risque demeure.

D’une manière générale, l’industrie de l’armement en Allemagne et surtout les exportations de ces matériels dépendent du bon vouloir du SPD, des Verts et du Bundestag, C’est ainsi que dans un article de La Tribune du 19 février 2020 sont exposées les sept exigences de cette assemblée pour surveiller le programme franco-allemand du SCAF. La lecture de ce document est insupportable. À terme, c’est la mainmise de gens qui ne sont pas nos amis sur une industrie de l’aviation militaire où la France se trouve au premier rang.

Enfin, il y a le ton arrogant, brutal comme celui de la ministre de la défense A2K qui fait tout son charme. Sans revenir au point Godwin, l’attitude de ce qu’on ne peut plus appeler des partenaires rappelle la morgue ancestrale de l’« Allemagne éternelle ». Désormais nous avons affaire à un mépris cynique de la France, malheureusement explicable par la faiblesse, face à ces exigences, d’une classe politique française prosternée.

Mathieu Épinay, dans un remarquable article de Politique magazine de juillet 2019, a tout résumé : « l’exportation d’armement est un acte économique certes, mais éminemment stratégique et diplomatique où il convient d’être indépendant ». C’est bien une question de souveraineté.

En définitive, il ne s’agit pas d’un chipotage au sein d’un pseudo-couple stratégique franco-allemand qui n’a jamais existé. En réalité, cette affaire d’industrie et d’exportation de l’armement, comme celle de l’énergie, apparaît vitale pour notre industrie ou plutôt pour ce qu’il en reste après 40 ans de brillante gestion de notre économie par notre classe politique largement issue d’une école de fonctionnaires et incompétente, au vu des résultats. Notre avenir en tant que nation en dépend pour une grande partie à moins que nous y ayons renoncé.

Nous assistons, loin des aspirations à l’union européenne intégrée, à la résurgence d’un nationalisme agressif de Berlin du point de vue économique et industriel qui a pour objectif d’asseoir encore plus la prédominance allemande sur l’Europe continentale. On comprend mieux la volonté des Anglais de sortir de ce piège. Gageons que ceux-ci – ils en ont vu d’autres – seront en mesure de maintenir leur influence dans le monde et leur fierté en gardant leur indépendance, leur souveraineté, leur démocratie et leur identité.

L’Allemagne n’a jamais été notre partenaire sincère et loyal au sein de l’UE. Elle est aujourd’hui une rivale et trop souvent une adversaire comme dans le cas de l’affrontement gréco-turc. Son égoïsme, stimulé par un hubris hors norme, est devenu phénoménal. Il n’est pas certain que demain, avec une armée rénovée, elle ne redevienne pas notre ennemi.

 

Illustration : Florence Parly, ministre des Armées, et A2K, ministre de la Défense, se sont déplacées sur la BA 105 pour y poser la première pierre du futur escadron franco-allemand C-130J.

 

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Auteur de l'article : André Posokhow

Publication de l'article : 10 avril 2021