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RULE BRITANNIA ?

La Grande-Bretagne change de cadre. Sa vision du monde redéfinit les rapports de force, les ambitions géostratégiques et les choix militaires. A-t-elle les moyens de son ambition ? Et y a-t-il encore une place pour la Grande-Bretagne ?

Fin mars le gouvernement britannique a rendu publique sa « Revue intégrée de sécurité, de défense, de développement et de politique étrangère ». Elle est accompagnée d’un document spécifique au ministère de la Défense, intitulé « La Défense dans une époque compétitive ». Ces deux longs documents méritent une lecture attentive. D’une part ils représentent la traduction concrète de la politique extérieure post-Brexit annoncée par Boris Johnson avec son slogan de Global Britain, d’autre part ils constituent la meilleure analyse de la part d’un pays occidental, à ce jour, du nouveau contexte militaro-stratégique et des réponses qu’il appelle en termes d’organisation, d’équipements et de stratégie.

Global Britain, d’abord. Les deux adversaires désignés sont la Russie, à cause de ses ingérences de toute nature, y compris l’empoisonnement de Salisbury, ses manœuvres aéronavales provocantes tout autour du Royaume-Uni et ses menaces contre l’Ukraine ; et la Chine, à cause des menaces qu’elle fait peser sur la liberté de navigation en Mer de Chine et, au-delà, sur les routes maritimes de la région indopacifique, essentielles pour l’Europe.

Face à Pékin, la principale traduction du concept global est la volonté affichée de revenir dans la zone indopacifique, East of Suez, d’abord sur le plan commercial avec le but de signer de nombreux accords commerciaux, maintenant que la Grande-Bretagne est sortie de l’Union européenne et a retrouvé sa souveraineté douanière, mais aussi afin d’y maintenir la liberté de navigation et de protéger les voies maritimes. Cela se traduira par une présence maritime permanente dans la région, et par l’envoi ponctuel d’un groupe de porte-avions (comme ce sera le cas prochainement avec le Queen Elizabeth). Quand on se souvient du traumatisme suscité par l’annonce, en 1967, du repli des forces britanniques basées à l’Est de Suez, c’est-à-dire par l’abandon de la séculaire Route des Indes, on comprend que cette annonce suscite un écho puissant.

Redéfinir complètement la chose militaire

Mais cette orientation résolument globale est-elle réaliste ? Certes, la City, qui va se retrouver plus profondément coupée de l’Europe qu’on ne le pensait au départ, pourra sans doute, grâce à sa souplesse et à ses qualités d’innovation, retrouver un rôle dans ce cadre mondial ; les industriels britanniques devront faire un gros effort pour maintenir leur niveau de recherche et de développement. Mais enfin, c’est jouable. Sauf que l’évocation du passé impérial anglais ne suscite pas forcément l’enthousiasme en Asie, et que la question des moyens, face à la Chine, au Japon et à l’Inde, va se poser.

La Revue de défense britannique insiste sur les relations de sécurité avec l’OTAN, les États-Unis, la France et l’Allemagne. L’Union européenne est à peine mentionnée, alors que de plus en plus Paris et Berlin font passer leur politique extérieure à travers les cadres bruxellois. Que deviendront leurs relations bilatérales avec Londres dans ce contexte ? On ne reviendra pas à la situation d’avant 2016…

Si le cadre international envisagé pose beaucoup de questions, et laisse beaucoup d’observateurs sceptiques, en revanche le projet stratégique révèle une vraie prise en compte de certaines réalités militaires nouvelles. L’annulation de la décision de réduire le nombre des têtes nucléaires de 225 à 180, annoncée en 2010, et au contraire la décision de l’augmenter jusqu’à 260, est justifiée par l’aggravation de la menace nucléaire dans le monde. Cette annonce va au rebours des tendances actuelles et en particulier de la conférence de suivi du traité de non-prolifération, prévue en juin prochain. On peut penser que des scénarios de crises ont été étudiés, mais on n’en sait pas plus, les documents mentionnent seulement « le développement des menaces technologiques et doctrinales », ce qui paraît correspondre à l’apparition, en Chine et en Russie, d’armes dites « hypervéloces », capables de changer de direction en cours de trajectoire, qui posent de graves problèmes aux Occidentaux, et aussi à l’annonce de la doctrine russe de « désescalade nucléaire », qui est en fait une doctrine de frappe en premier pour dissuader un adversaire de tenter de prendre pied sur un théâtre sensible.

Toute une série d’équipements de type nouveau devant être commandée, le budget de la Défense doit augmenter de 14 %. On tire la leçon des échecs britanniques en Irak et en Afghanistan. On comprend que des modèles tactiques éprouvés sont désormais dépassés, et que certains armements, comme les chars lourds, doivent être remis en cause quand des guérilléros peuvent les repérer avec des drones et les détruire avec des missiles légers et rustiques. On place au premier rang la connectivité entre les capteurs, les drones de tous types, les armes, les combattants, les états-majors, et l’accélération du commandement par l’intelligence artificielle, et cela dans tous les milieux, désormais unifiés : espace, air, terre, mer et « cyberespace ».

D’autre part, l’heure n’est plus aux gros bataillons, présents sur les théâtres vraisemblables ou à leur proximité. On revient à une stratégie « expéditionnaire », en compensant la baisse du nombre des unités par une très grande agilité dans leurs déplacements. L’armée britannique ne tiendra plus des « créneaux », mais enverra des renforts (des « brigades de soutien » seront formées à cet effet) très rapidement, sur des points menacés, avec l’appui de la marine et de l’aviation. Hautes technologies et agilité deviennent les concepts-clé.

Enfin, on prend pleinement en compte ce que l’OTAN appelle la menace « hybride », c’est-à-dire le mélange d’opérations de subversion, de désinformation et d’actions de forces camouflées, comme les Russes y ont eu recours pour la prise de la Crimée. Un régiment de Rangers va être créé à cet effet, avec la capacité de contrer des menaces de ce genre.

Les dernières manœuvres de l’OTAN (« Trident » en 2018 vers la Scandinavie, « Defender Europe » en ce moment vers l’Europe centrale et les Balkans) correspondent tout à fait à ces schémas stratégiques et tactiques. L’ambition britannique est de se doter de l’outil militaire le plus moderne d’Europe, comparable en qualité à l’américain.

Que devient l’Europe ?

Cela implique de considérables efforts ! Certes, des coopérations sont prévues. La Revue rappelle les deux traités franco-britanniques signés en novembre 2010 à Lancaster House. Le premier concernait la coopération franco-britannique en matière de partage ou de mise en pool d’équipements, ainsi que la coopération industrielle et technologique. Le second, baptisé Teutatès, concernait l’établissement de centres de simulation pour les armes nucléaires, à Valduc et à Aldermaston. On décidait également la mise sur pied d’une « Force expéditionnaire combinée commune », formée d’éléments capables d’être projetés à bref délai, avec un quartier général et une logistique spécifiques et chargée également d’encourager une plus grande cohérence doctrinale et une meilleure interopérabilité des matériels. On décidait enfin de rendre les groupes de porte-avions compatibles, pour faciliter d’éventuelles opérations communes.

Mais que deviendront les accords de Lancaster House, si les retombées du Brexit continuent à refroidir les rapports entre Paris et Londres ? Et la Revue parle finalement peu de l’Allemagne, et fait l’impasse sur l’Union européenne. Or les très importants efforts à faire en matière de technologies et d’industries de défense ne pourront l’être que par des coopérations au niveau européen, quel qu’en soit le cadre juridique. La réalisation de la Defense Review sera-t-elle à la hauteur de ses ambitions ?

Et enfin le modèle stratégique présenté est très ambitieux, il concerne à la fois la menace russe et le problème chinois. Tandis que l’Armée de Terre britannique, déjà relativement peu nombreuse, devrait perdre encore 10 000 hommes. Jusqu’à quel point l’agilité et l’intégration des hautes technologies dans un système militaire certes à la pointe des évolutions actuelles et très novateur compensera-t-il la faiblesse des effectifs, face à des défis multiples et croissants ? C’est un problème qui se pose de plus en plus à tous les appareils militaires occidentaux.

Et quelle place trouvera finalement Londres entre les États-Unis, l’OTAN, et ses alliés du Continent ? Question qui intéresse la France au premier chef !

 

Illustration : Boris Johnson en route pour présenter au Parlement sa « Revue intégrée de sécurité, de défense, de développement et de politique étrangère » : du souffle, mais une maîtrise incertaine.

 

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 15 mai 2021