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Le détestable legs de l’ancien monde

De tout temps, la délation a secondé les régimes auxquels la société était hostile. Désormais, touchée par l’aile du bien ravageur, elle participe à ruiner une société rendue hostile à elle-même.

Un curieux petit livre paru en 1816, Des dénonciateurs et des dénonciations[i], commence par ces mots : « La délation est fille des révolutions : faites une révolution, et vous aurez des dénonciateurs. Les délateurs vous paraissent-ils en trop petit nombre, faites une nouvelle révolution. »

L’être misérable qu’est le délateur a toujours existé et toujours menacé le destin des autres. Il jouissait d’un privilège pervers : être craint tout en restant inconnu, trahir à l’abri du masque de l’ami bienveillant. Ses victimes le haïssaient de manière abstraite, puisqu’elles ne pouvaient l’identifier ; ses employeurs, qui vivaient pourtant de ses méfaits, le méprisaient et le soustrayaient à la réalité par les faux noms sous lesquels ils le travestissaient.

Aujourd’hui, tout cela a changé d’apparence. Dans le Monde nouveau, même le délateur a évolué. Il n’agit plus nuitamment, dans le secret de sa chambre, mais en pleine lumière. Il n’est plus honni, mais acclamé. Il n’est plus solitaire, mais adhère fièrement aux meutes de la vigilance bienveillante. Et comme le Monde nouveau est une formidable accumulation de révolutions, chaque jour voit se multiplier les délateurs, confirmant la thèse proposée par le livre dont il a été question plus haut.

La délation est devenue spectacle

Le néo-délateur est un individu éminemment respectable, militant d’une des innombrables nobles causes qui ont cours – quand ce n’est l’inspirateur d’une nouvelle. Notre société puérile ayant stupidement choisi de se diviser en bons et méchants, il parade, lui, en tête des colonnes du Bien. Ses chefs – car il en a, même si, à l’instar de son obscur prédécesseur, il tait leurs noms et ne s’affiche jamais en leur compagnie – ne le cachent plus ; ils l’encouragent même à s’exhiber. La grande nouveauté est là : le néo-délateur est un personnage public ; la délation est devenue spectacle.

Fidèle à la tradition, il emploie son temps à ouvrir les yeux, à tendre l’oreille – à guetter, en somme, le moindre faux pas, la moindre parole qui déborde du moule de plus en plus étroit de la pensée acceptable. Une fois la faute découverte – ce qui est de plus en plus facile, car, comme disaient les enquêteurs du KGB, chacun est coupable de quelque chose, ne serait-ce que d’avoir entendu des propos politiquement inconvenants –, il dénonce. Mais, et c’est là une autre remarquable nouveauté, il n’écrit pas une petite note confidentielle adressée à un personnage terrifiant et secret. La modernité a mis à sa disposition des moyens qui lui permettent de s’adresser à des millions de personnes, qu’il transforme sur-le-champ en collaborateurs zélés, aussi terrifiants – en premier lieu, par le nombre – que le destinataire de jadis de la dénonciation. Le néo-délateur a acquis le pouvoir d’ameuter.

Ameuter la foule

La foule entre ainsi en jeu. On lui imposait, autrefois, de conspuer tel ou tel ennemi du peuple, de réclamer son arrestation immédiate, voire sa mise à mort. Et la foule, tenue par la peur, obéissait. Aujourd’hui, nul besoin de la terroriser ni de lui imposer des réactions hostiles. Dûment endoctrinée et domptée, elle se dresse contre celui qu’on lui désigne et l’entoure de sa hargne, le vouant au silence et à l’effacement qui sont pires que la mort.

Le néo-délateur est également juge : non seulement il découvre le délit, mais – parfois en vertu d’une loi qu’il a lui-même édictée pour la circonstance – il se charge aussi de prononcer le verdict. La foule fait semblant de débattre, arrive nécessairement à la même conclusion que le meneur, et se charge d’exécuter la sentence. L’accusation, bien entendu, vaut condamnation, et toute tentative de défense – en supposant que, par miracle, elle soit autorisée – aggrave immanquablement le cas. Quant aux éventuels avocats, ils doivent se résigner à partager le sort de leurs clients.

Un rendement vertigineux

Les arguments que pourrait produire l’incriminé ne sont jamais pris en compte – quand bien même accepte-t-on de perdre un temps précieux à les écouter. Le jugement de la foule est expéditif. L’appel a été aboli. Le pouvoir de la foule justicière est sans limites, effroyable. Avide de pureté, la société-étuve se livre à une opération d’épuration d’une étendue sans précédent. Elle s’attaque aux mots, aux gestes, aux images, aux nations et à leur histoire. « Veux-tu donc dépouiller tout le Globe terrestre, balayer de sa surface tous les arbres et tout ce qui vit, à cause de cette lubie que tu as de vouloir te délecter de la pure lumière ? », demandait Woland à Mathieu Lévy[ii]. Sans doute, c’est à quoi la société aspire : la lumière nue, stérile et triste de la pensée uniforme. Le Monde nouveau ne peut être que lisse ; les délateurs lui servent d’abrasif.

La délation a toujours tenu son utilité, son efficacité des systèmes oppressifs qu’elle servait, auxquels elle offrait des victimes. Si, aujourd’hui, son rendement n’a pas diminué, mais, au contraire, est devenu vertigineux, c’est parce que la société, à force de se détester et de vouloir s’infliger une punition après l’autre, est devenue oppressive envers elle-même. C’est la première prémisse du suicide.

[i] Jean-Gilbert Ymbert et Antoine-François Varner.

[ii] Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite.

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Auteur de l'article : Radu Portocala

Publication de l'article : 5 février 2020