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Du rififi dans le yaourt

Y-a-t-il une autre loi que celle du profit dans l’entreprise mondialisée ?

Danone, un des géants français de l’agro-alimentaire, depuis quelques années affichait des performances inférieures à ses concurrents de taille comparable, Unilever et Nestlé (dont les marchés ne sont d’ailleurs pas exactement comparables : Unilever gère plusieurs marques de produits d’entretien, par exemple). Son dirigeant, Emmanuel Faber, a été évincé avec effet immédiat par son conseil d’administration. Emmanuel Faber, 57 ans, était directeur général depuis 2014 et PDG depuis 2017. Il a été remplacé par Gilles Schnepp, ancien patron du fabricant de matériel électrique Legrand. La presse nous indique que c’est une victoire des fonds d’investissement actionnaires du groupe, on ne saurait en douter. Nous sommes, dans ce cas de figure, assez éloignés de la « démocratie actionnariale ». Quant aux salariés, 2000 suppressions de postes dans le monde sont annoncées, dans la lignée de ce qu’avait décidé Faber.

Que se passe-t-il chez Danone ?

Emmanuel Faber avait pour ligne d’action le social, l’écologie (au bon sens du terme) et entendait s’affranchir du court-termisme : un capitalisme intégrant des paramètres très actuels, fort prisés de l’opinion, mais son éviction démontre que le discours sur la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise (RSE) relève plus de la communication que de la réalité dès lors que les profits sont en cause.

Une victoire des fonds d’investissement

Depuis plusieurs semaines une fronde d’actionnaires exigeait la dissociation des fonctions de président et de directeur général. Cela afin de remédier aux conséquences de la pandémie de Covid-19 (baisse de 1,5 % du CA). À l’œuvre, Artisan Partners, troisième actionnaire de Danone avec environ 3 % du capital, appelait à nommer « immédiatement » un président « vraiment indépendant ». Comment comprendre ce vœu d’indépendance si ce n’est à l’égard de ce que le Conseil d’administration a l’air de considérer comme une mode superfétatoire et coûteuse, la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise. C’est en tout cas un sérieux démenti à ce courant de pensée. Dans la galerie des grands fonds, un autre actionnaire, Blue Bell Capital Partners avait déclaré, le 3 mars, que les bénéfices attendus de la dissociation des fonctions de président et directeur général « seraient compromis par le maintien d’Emmanuel Faber comme président ». Après cette annonce, peu après l’ouverture de la Bourse, le titre Danone affichait une forte hausse (en trois ans le titre avait perdu 14 % de sa valeur).

En revanche, les deux fonds ont demandé aussi la suspension du plan Local First qui prévoyait des licenciements et qui visait à rendre plus “agile” l’entreprise en faisant des économies sur les strates hiérarchiques. Pour une fois, le titre d’une entreprise ne remontait pas en bourse à l’annonce de licenciements mais à celle du changement de gouvernance. On pourrait s’en réjouir en notant qu’historiquement le remplacement d’un manageur est, depuis bien avant la mondialisation, un signe favorable pour les marchés. Il est généralement porteur d’appréciation du titre. Quant à l’agilité, c’est le dernier mot à la mode, le “must” du management, traduisons : adaptation à la mondialisation. Mais, précisément, Faber avait un discours hétérodoxe sur la globalisation. Au surplus, il n’était pas membre de la famille Riboud, les fondateurs de Danone, dont l’héritier Frank siège au conseil d’administration.

Faber, un homme hors du sérail

Emmanuel Faber disait que « le pouvoir et l’argent ne servent uniquement qu’eux-mêmes et rendent fous ceux qui les servent » : on croirait du Péguy ! Voilà qui peut aussi expliquer son éviction. Manifestement, quoique ancien d’HEC, l’homme n’est pas du sérail. On a reproché à Faber sa gouvernance solitaire, c’est généralement ce qu’on reproche à ceux que l’on veut écarter. Mais, grand travailleur et exigeant, Faber présente un profil plutôt ascétique, dormant peu, ne fréquentant pas les dîners mondains, très peu “jet set” ; il est convaincu que « l’enjeu de la globalisation, c’est la justice sociale » : voilà qui ne s’entend guère. Il est à l’origine de la création de la chaire « Entreprise et pauvreté » à HEC, il entendait vivre l’économie autrement (titre de son livre paru chez Albin Michel en 2011 : Chemins de traverse – Vivre l’économie autrement). La mission sociale (et non sociétale, qui concerne les mœurs et autres logiques comportementales) de l’entreprise était au cœur de ses préoccupations et ne se réduisait pas à de la communication. Cette dimension sociale apparemment révulsait les financiers qui ne se privaient pas de le faire savoir : on jugera par là l’hypocrisie des discours sociaux quand ils ne sont pas ceux d’hommes comme Faber qui, par ses convictions affichées de chrétien, s’employait à les appliquer réellement. Le reproche de se prendre pour le président d’une ONG lui était adressé de façon assez fielleuse, d’autant que le social était, à l’origine, dans l’ADN de l’entreprise, qui voulait assurer un équilibre entre l’économique et le social. Les syndicats y étaient sensibles. Antoine Riboud, le fondateur, ne manquait pas de rappeler que « l’entreprise doit répondre aux aspirations de l’homme et trouver les valeurs qui amélioreront la qualité de sa vie en disciplinant la croissance ». Plus proche de la pensée du fondateur en voulant faire de Danone un modèle social d’alimentation bio et locale, Faber a été éliminé par la finance qui, semble-t-il, prise peu ces considérations quand le profit n’est pas au rendez-vous.

Les fonds chassent en meute

Considérons maintenant d’un peu plus près ce que sont ces fonds d’investissement. Bluebell et Artisan ne possédaient pas, à eux deux, 8 % de Danone. C’est trop peu pour le coup qu’ils viennent de réaliser. Cela n’aurait jamais pu se produire sans le consentement de MFS (Massachussetts Financial Services, un très ancien fonds financier datant de 1924), de BlackRock et des grands fonds nord-américains qui contrôlent effectivement le capital de Danone.

Gilles Schnepp est un ancien vice-président de la banque américaine Merryll-Lynch et un ancien patron de Legrand, comme nous l’avons indiqué : mais l’entreprise autrefois française fut longtemps copropriété avec Wendel d’un fonds américain dont l’actionnaire de référence aujourd’hui est MFS. La plupart des administrateurs ont des carrières très compatibles avec les exigences de grands fonds américains. Ce qui veut dire que si Faber est parti, c’est que BlackRock et MFS l’ont voulu. BlackRock est aussi actionnaire du fond Artisan qui a mené la charge contre Faber. Ces choses-là ne se disent pas, cela pourrait paraître contradictoire avec le discours de responsabilité sociale affichée, ce qui pourrait déplaire aux retraités américains (bénéficiaires de ces fonds), tout pleins de bons sentiments RSE, ainsi qu’à la presse. Aussi, comme le signale avec pertinence l’analyste Guy de La Fortelle [1] : « Cela pose un problème, parce que BlackRock, MFS et les grands fonds américains sont les maîtres des grandes capitalisations mondiales. Emmanuel Faber est assuré de trouver portes fermées dans tous les grands groupes agroalimentaires mondiaux cotés. Car derrière l’apparence de concurrence des entreprises, le capital, depuis 2008, s’est concentré dans un nombre extraordinairement petit de mains. Et la stratégie de BlackRock et de la grande communauté d’intérêts des grands gestionnaires d’actifs américains est simple : soit vous êtes avec eux, soit vous êtes contre eux, ils ne font pas dans le détail. Si Faber veut retrouver un job, il devra faire allégeance. »

Le plan Local First, le conseil d’administration, les limites du discours RS

Gilles Schnepp, nommé vice-président du conseil d’administration à côté de Cécile Cabanis, l’ex-directrice générale finances de Danone, qui avait démissionné, est donc le nouveau patron. Les actionnaires demandaient aussi que le plan de réorganisation et de réduction des coûts lancé par Emmanuel Faber soit au moins suspendu. Philanthropie des fonds financiers ? Que nenni. D’ailleurs, le nouveau président de Danone a annoncé le 18 mars l’application du plan Local First au Figaro : « la feuille de route stratégique de Danone ne changera pas ! » On s’interroge dans ces conditions sur ce qui a vraiment motivé l’éviction de Faber. Ce plan comprend, outre les licenciements (400 en France), une cession de marques dans les eaux, un plan d’économie d’un milliard et une réorganisation par secteurs géographiques. La “crise de gouvernance” en réalité reflète un mal plus profond qu’on ne peut imputer exclusivement à Faber. Danone est fortement exposé à un raid boursier, Danone ne pèse que 40 milliards d’euros et pourrait être la proie de ses concurrents, une OPA menace : que pèse la volonté de « vivre l’économie autrement » quand on risque de ne plus exister ?

Ainsi quelles que soient les pratiques de management de Faber et, sans doute, ses erreurs stratégiques, on voit bien que le big business n’aime pas ceux qui ne sont pas perinde ac cadaver, dévoués au veau d’or plus que jamais debout. On voit aussi les limites des responsabilités sociales et environnementales de l’entreprise, pourtant prégnantes dans le discours contemporain.

 

Illustration : Emmanuel Faber. Il voulait devenir le symbole de la vertu opposée au profit, il est devenu le symbole du patron déchu.

 

 

[1] . Chaine YouTube de Guy de La Fortelle :
www.youtube.com/c/LInvestisseursanscostume

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français
Publication de l'article : 9 avril 2021