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Du multilatéralisme au monocentrisme

En dehors de quelques grincheux de gauche et de droite, le sommet de Biarritz n’a provoqué que des louanges. Oui, mais pourquoi ?

Macron a fait du sommet du G7 à Biarritz du 24 au 26 août son sommet à lui. Il en était l’hôte ; il en a été le concepteur, l’auteur, le producteur, le metteur en scène, l’acteur principal et presque unique, le réalisateur, le rapporteur, le commentateur avisé et même le critique bienveillant. En toute transparence, comme il se doit !

Agissant comme si tout un chacun devait être informé de tout au fur et à mesure du déroulement, avant, pendant et après, comme si tout citoyen de France et du monde était en droit de partager les préoccupations, les réflexions, voire les décisions de ce sommet dans une sorte de communion universelle et unanime créée pour l’occasion par son génie personnel qui donne ainsi au président français, enfin, une stature à la hauteur des enjeux de la terre au XXIe siècle. Mieux que tous ses prédécesseurs ! À quelques exceptions près, tout le monde le félicite et chacun se félicite soi-même en le félicitant.
L’homme est tout à fait à l’aise dans ce genre d’évènements internationaux où l’expression en anglais et la communication en continu lui sont familières. Il aime ça ; il adore ; c’est son truc ; il brille et avec une évidente facilité.

Du travail et de l’art

Que restera-t-il de ce sommet ? Nul ne le sait. Macron lui-même l’a déclaré « utile », ce qui sous-entend que beaucoup d’autres avant ne l’ont guère été. Restons « humbles », a-t-il ajouté ! Sur certains points il y a eu des accords ou plutôt des commencements d’accords. Mais il ne s’agit encore que de mots et les mots ne sont pas des actes. Les conférences internationales ont-elles jamais empêché des conflits quand aucune raison d’ordre supérieur ne peut être invoquée pour faire prévaloir la justice et la paix ? La belle photo d’un moment n’y suffit pas.

Cependant, au lendemain de l’évènement, il n’y a aucun doute : les apparences médiatiques et les compliments des partenaires présents et, d’abord, des sept membres attitrés, État-Unis, Canada, Japon, Allemagne, Angleterre, Italie, France, vont dans le sens d’un succès. Ce succès tranche avec l’échec retentissant du précédent G7 en 2018 au Québec où Trump avait claqué la porte et déchiré le communiqué final. Macron a eu la subtilité de ne faire qu’une mince déclaration, préparée par lui-même, et ne notant que le strict minimum. Alors, Trump, bien accueilli et en premier par Macron lui-même qui a su le soigner à chaque instant, a joué le jeu jusqu’au bout, s’offrant même le luxe d’une communication finale, chaleureuse et souriante, avec le président français.
C’est un beau coup. Macron, par son entregent, et son savoir-faire qui suppose une parfaite maîtrise des dossiers – ce qui est vrai – et un sens aigu des convergences possibles au milieu des divergences réelles – c’est sa méthode –, a réussi à concilier des intérêts et des personnalités qui paraissaient inconciliables.

Ce travail préparatoire bien mené, cet effort sans relâche, cette audace et cette opiniâtreté ont été salués comme il convient. Macron en est fier. Il a mené son affaire dans l’air du temps avec tous les poncifs de la modernité qu’il a transformés en originalité personnelle. Il est visiblement heureux d’avoir manifesté ses capacités à « faire avancer les choses » dans « le bons sens » de « l’ouverture », du « dialogue », de « l’information », de « la responsabilité », pour l’amélioration du sort de la planète, pour le souci écologique mondial qui doit devenir la priorité du XXIe siècle, pour la réduction des inégalités de toutes sortes, le grand « combat » qui ne peut qu’ennoblir toutes les démarches et assurer toutes les approbations, pour une détente programmée des pressions et des luttes commerciales et fiscales – compréhensibles, certes, mais qu’il faut dominer –, pour le renforcement des conditions d’un développement économique général de tous les peuples qui y ont droit, pour l’apaisement des conflits qui ravagent encore des régions entières. Bref, tout ! Tel, en principe, a toujours été le but de ce genre de sommet depuis l’origine en 1975, comme du G20, d’ailleurs, qui en est, en fait, une sorte d’extension : des rencontres internationales de chefs d’État ou de gouvernement qui peuvent, dans ces circonstances, aborder, souvent de manière informelle ou en réunions organisées, toutes sortes de questions qui sont censées relever de leur compétence.

Dans un pareil cadre, d’autres dirigeants peuvent être invités. Macron a tenu à assurer lui-même cet élargissement. C’est sa conception du multilatéralisme dont il a fait son option préférentielle : il s’agit d’impliquer, comme son nom l’indique, de multiples partenaires, significativement représentatifs, afin que tous prennent conscience ensemble des problèmes du monde et, surtout, s’associent pour leur trouver des solutions. Le président français avait donc convié à participer à ce sommet de manière adjacente l’Australie, l’Afrique du Sud, le Chili, l’Égypte, l’Inde, le Sénégal, le Burkina Faso et le Rwanda. En dehors de l’immense Chine mise de côté dans ce G7 depuis toujours – mais, cependant, dans l’ordre du jour en raison de la guerre commerciale –, la terre pouvait se sentir concernée, tous les continents, tous les peuples, toutes les races, toutes les religions. Et les principaux problèmes mondiaux liés à la sécurité et au développement se trouvaient, du coup, évoqués. Macron n’a pas manqué de préciser l’intérêt de chacune de ces participations, toutes utiles pour une meilleure compréhension des enjeux et donc pour de meilleures prises de décisions. On pense, bien sûr, au Sahel, mais aussi à la Libye, aux projets de conférences internationales pour régler au mieux les conflits, Moyen-Orient, Ukraine. Tous ces points ont été notés et même Hong-Kong !
Et comme la lutte pour le climat est fixée comme une priorité, Macron a profité du G7 pour dénoncer le crime des feux de forêt en Amazonie, en prenant des airs tragiques et en accusant le président brésilien Jair Bolsonaro qui, se sentant outragé, a répliqué par des propos outrageants… et grossiers. C’est le point noir du G7, le seul. Voulu comme tel ? Dans le cadre d’une politique générale ? Pour stigmatiser tout ce qui s’appelle populisme ?
Macron s’est arrangé pour, à l’issue du G7, rencontrer le chef indien Raoni, ce qui orientait le tableau en sa faveur. Habile… Ainsi l’ambiance générale de ce sommet fut fort sympathique et finalement détendue dans une ville qui pouvait paraître assiégée mais que Macron a promis de dédommager.
Quant aux dames, elles étaient prises en charge par Brigitte Macron ! Du grand art !

La mise en scène

Enfin, Macron a su susciter un intérêt renouvelé en réalisant trois coups de théâtre bien médités. Un premier en préouverture, huit jours auparavant, en recevant Poutine au fort de Brégançon : l’homme fort du Kremlin, sanctionné par l’Union européenne à la suite de l’affaire de Crimée et privé, comme coupable, de G8, devenu du coup G7, eut droit à un traitement de faveur, laissant augurer de possibles invitations dans le futur, ce à quoi s’est déjà engagé Trump, et permettant de nouveau de traiter le dossier de l’Ukraine ; la Russie pourrait retrouver une sorte de statut européen, Macron s’étant arrangé pour lui rouvrir les portes de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Deuxième coup de théâtre, en plein G7, le dimanche 25 août, avec l’arrivée-surprise de Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères d’Iran. Il venait discuter avec le ministre français Le Drian et Macron les a rejoints en fin d’entretien. Trump, prévenu, avait donné son accord à cette rencontre qui mettait le différend États-Unis – Iran en avant-scène. C’est un premier pas qui ouvre des perspectives de tractations sur des bases que Macron lui-même a déterminées, tant du côté iranien que du côté américain.

Troisième coup de théâtre, préparé par le ministre des Finances français Le Maire et le secrétaire du Trésor américain Mnuchin, et qui fut la principale nouvelle du lundi : la taxation des Gafa. Les dispositions françaises ne sont dorénavant que les préliminaires d’une entente internationale générale sur le sujet qui permettrait à la France de s’aligner sur les taux et les règlements mondiaux. Ça, c’est du Macron. La France en vue du monde : ce qui compte, c’est le monde.

Tel est l’unanimisme que Macron a déclenché, pour ne pas dire excité, dans le cadre de son multilatéralisme. Il n’est pas jusqu’à Boris Johnson qui ne se soit senti quelque peu coincé. Que va-t-il-faire ? La société civile, reçue par Macron, les entreprises elles-mêmes, de textile notamment, se mettent au diapason de Macron. Quel concert !

Oui, mais quel regret ! Cet homme talentueux ne connaît pas l’histoire. Il en est comme de son grand débat national : une parfaite maîtrise technique mais sans profondeur politique. Son Europe, son monde n’est qu’un artifice verbal et comptable. Il mise tout sur des réalités fictives. Et la première, c’est lui-même qui n’est qu’une fiction et qui demain peut disparaître. Son multilatéralisme est, comme son multiculturalisme, un procédé commode qui le met au centre de tout. Tel le maître de la terre de Soloviev, meilleur que Dieu ! Il y a lui et le reste. Il ne sait pas ce que c’est qu’une institution. La permanence de l’ordre naturel lui fait de l’ombre. Il ignore la famille, la nation, les corps intermédiaires et même l’État, et même l’ONU. La France n’est que le marchepied de son trône qu’il veut européen et mondial. Ça peut marcher auprès d’une opinion frivole et abusée. Ça séduit sur le moment. Gare aux moindres souffles qui balaieront ses châteaux de cartes. Il y aura du malheur.

Illustration : « Désormais aucun État ne se permettra de dire : “La guerre !” quand je dirai “La paix ! Peuples du monde, à vous la paix !” » Soloviev, Trois entretiens.

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Auteur de l'article : Hilaire de Crémiers

Directeur de la publication de Politique magazine et de la Nouvelle revue universelle