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Cheap sex, rich life

Le fort intéressant article d’Aristide Renou consacré au livre du sociologue Mark Regnerus, Cheap Sex (*), paru dans le numéro de juillet/août de Politique Magazine, attire quelques commentaires, tant le décalage entre la promesse intellectuelle du propos et la démonstration nous paraît important.

La promesse ? Expliquer en quoi la « libération sexuelle » issue des années 60 s’est principalement retournée contre les femmes, en abaissant le « prix du sexe » pour les hommes. Thèse fort intéressante, si elle était réellement étayée. Or la démonstration s’enferre dans des présupposés qui ne s’affichent pas comme tels, et font passer pour des vérités intangibles des certitudes phallocratiques de « l’ancien monde », si l’on veut bien nous passer cette expression politiquement datée.

“Cheap sex, ou le grand mensonge de la libération sexuelle”, lien avec l’article ICI.

Notons déjà en propos liminaire une contradiction flagrante entre la définition ontologique de la sexualité par l’auteur – elle nous constitue en tant que tel, elle « affecte l’ensemble de notre personnalité » – et l’acceptation du paradigme libéral qui sert de base à sa démonstration. Le sexe et la demande affective (les deux acceptions émanant du même mot « accouplement ») sont donc à considérer comme des éléments d’un marché – je te donne du sexe, tu me donnes de la stabilité – dont le point d’équilibre a varié, marché qui serait à la baisse selon le sociologue de l’université d’Austin au Texas. Disons même que le coût marginal d’une relation serait devenu nul, avec la révolution numérique qui affecte les mœurs comme elle touche le cœur du système productif, si l’on en croit les thèses de Jeremy Rifkin (**). Le raisonnement s’inscrit donc dans la lignée économiste de la sociologie de la famille que l’on pourrait faire remonter à François de Singly et son opus fondateur, Fortune et infortune de la femme mariée (PUF, 1987). Premier paradoxe.

Le présupposé essentiel de l’analyse est que « les femmes sont moins portées que les hommes sur les plaisirs de la sexualité lorsqu’ils sont séparés du reste de l’existence ». Elles vont donc perdre sur les deux tableaux si l’on suit cette vérité qui, en l’état, n’est rien d’autre qu’une pétition de principe. Elles continueront à subir le sexe – qui en soi ne les intéresse pas – sans en obtenir la bonne vieille rétribution des jours heureux : lien durable, fondation d’une famille, joies de la maternité. Dieu qu’elles sont idiotes d’avoir ainsi lâché la proie pour l’ombre !

Le plus amusant est que l’illustration de l’article pointe la contradiction du propos ; on y voit une capture d’écran suggestive du site Gleeden.com avec la légende suivante : « Pensé au quotidien par une équipe 100% féminine, Gleeden.com donne le pouvoir aux femmes pour des rencontres extra-conjugales en toute discrétion ! » Vu le succès du site, on est au regret de dire que la cible des femmes qui veulent du sexe sans engagement existe bel et bien ! On ne cherche pas ici à s’en réjouir, mais seulement à souligner l’aporie de la distinction naturaliste entre hommes et femmes dans leur rapport à la sexualité. Disons simplement qu’il existe des femmes pour qui l’accouplement ne suppose pas d’espoir de mise en couple, de manière tout à fait comparable au dom juanisme masculin qui collectionne les conquêtes ; et des femmes qui aiment le sexe pour lui-même, sans recherche immémoriale du Prince.

Pourquoi la facilitation d’un accès à la sexualité sans limite – la « libération » sexuelle qu’on pourrait qualifier plus justement de « révolution » sexuelle – ferait-elle plus particulièrement de la femme une victime ? Pourquoi le propos n’est-il pas d’en conclure qu’elle dégrade l’humanité entière, hommes et femmes, puisque le vrai sujet du livre de Regnerus est de redonner de la valeur à un principe moral d’organisation de la société aujourd’hui jeté aux orties ? Deuxième paradoxe.

La modernité (concept horrible pour beaucoup, j’en conviens) aurait donc transformé la gent féminine en victime expiatoire. Et son bras armé, son premier agent exterminateur serait la contraception, pour l’auteur. On s’attendait là au retour de l’argument naturaliste qui aurait pu en effet découler logiquement de la démonstration : la pilule repoussant sine die le bonheur de devenir mère, inhérent à la femme, celle-ci se tirerait en quelque sorte une balle dans le pied, repoussant jusqu’aux limites déraisonnables l’âge de procréer, avec l’inévitable retour du balancier de l’horloge biologique. Mais telle n’est pas du tout l’argumentation développée. Si la pilule se retourne contre la femme, selon l’auteur, c’est parce qu’elle l’empêche de se refuser ! Le fameux « chéri, ce n’est pas le jour, ce serait trop dangereux » étant visiblement une réponse imparable, intimant à « l’amoureux courtois » éconduit l’ordre de patienter… quinze jours supplémentaires.

Le désir s’accroît quand l’effet se recule

Qu’on me pardonne cette moquerie simplificatrice, mais enfin l’auteur nous entraîne sur une pente glissante, dans sa volonté purement idéologique de stigmatiser la pilule : « Une femme a beaucoup plus de mal à dire « non » à un homme qui lui plaît, c’est-à-dire à refuser de coucher avec lui sans des preuves d’engagement préalable. » Que l’auteur se rassure : une femme sait parfaitement dire « non » à un homme qui lui plaît et a superbement intégré la devise cornélienne – un vers qui sert d’épreuve à tous les comédiens impétrants: « Le désir s’accroît quand l’effet se recule. »

Plus sérieusement, le livre de Regnerus pose la question cruciale du nouvel équilibre qui peut fonder le mariage d’amour – ou, plus largement, l’union à durée indéterminée. On voit bien que la lecture socio-économique ne suffit pas. Le donnant-donnant du mariage de raison (je m’offrirai quand tu m’auras épousée, puis : tu m’entretiens/je suis à disposition) a volé en éclat à la fois sous le coup de la féminisation du travail, de la normalisation du désir féminin et de l’individualisme contemporain. Ce n’est au passage pas le moindre des paradoxes que la pensée conservatrice de la famille assimile la maison à une maison close, où tout est tarifé.

Mais la maison est ouverte ! A la solitude à deux – ce que les Allemands appellent joliment la « Zweisamkeit » (***) – l’un des membres d’un couple qui ne s’entend plus (et parfois les deux) préfère la solitude tout court. A l’intérêt du partage financier, l’insatisfaite conjugale préfère le statut précaire de mère célibataire ou de parent isolé. Penser qu’elle perd au change, c’est ne rien comprendre aux mécanismes à l’œuvre dans ce passage à l’acte – le plus souvent féminin –, et qui ne relèvent pas d’un calcul économique rationnel. Dans le couple, la liberté a un coût, mais elle n’a pas de prix. Cheap sex, peut-être, mais rich life en ligne de mire, au moins en termes d’aspiration. C’est ce que la société patriarcale résiduelle a encore tant de mal à réaliser. Et qui l’empêche sans doute de refonder le lien devenu si fragile entre les hommes et les femmes.

Par Charlotte Brune

(*) Oxford University Press, 2017.

(**) Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro (Les liens qui libèrent, 2014).

(***) « Einsamkeit » signifiant solitude.

 

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Auteur de l'article : PM