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La civilisation du travail

Le travail n’était pas la première occupation de l’homme ancien. Dire qu’il fallait faire la chasse et labourer les champs parce qu’il fallait manger, c’était pour lui dire une banalité.

L’homme ancien sacralisait l’Adoration des Saints, les prières, les messes. La vie terrestre n’était pour lui qu’un passage. Il était matérialiste car il fallait bien manger et vivre. Mais son horizon ne s’arrêtait pas là. Il vivait dans la perceptive de sauver son âme et d’entrer dans le Royaume de Dieu. Sa nourriture n’était pas tirée uniquement de la terre, comme c’est le cas de l’homme sans Dieu ; elle était également venue du Ciel. La communion était la nourriture de son âme et l’aliment de la vie surnaturelle. Le Christ a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel ; quiconque mangera de ce pain vivra éternellement. »

Que le monde fût le lieu de perdition n’empêchait nullement l’homme ancien de se réjouir des biens de la terre, de célébrer la vie, de danser et de chanter mais aussi de s’engager dans la société car le meilleur chrétien est aussi le meilleur patriote et le meilleur soldat. Il s’engageait pour faire le bien et non pas, comme l’homme nouveau, pour « profiter de la vie » selon la formule consacrée.
Ceux qui labouraient les champs, accompagnaient leur travail des chants à la louange de Dieu et l’interrompait à des heures régulières pour prier
l’Angélus. La Réforme a supprimé l’Adoration des Saints et l’Angélus. On ne chantait plus ni ne priait dans les champs. La Réforme a exclu du christianisme le surnaturel, donc elle a supprimé le christianisme.

C’est parce que le travail, c’est l’action qu’on a banni du temps du travail rejetés aux heures perdues le recueillement et la prière. Dorénavant, Dieu était une affaire privée. L’adoration du travail leur paraissait plus utile et plus efficace. La mauvaise graine de la séparation du travail et de l’homme a alors pris racine dans la société. Elle a produit la tyrannie du capitalisme et l’esclavage du salaire ; elle a également annexé le temps oisif pour laisser dominer la machine, c’est-à- dire la force du calcul et de l’argent dans tous les domaines de la vie de l’homme.
À partir de la révolution industrielle, rendu possible par l’impitoyable rationalisme des Réformés, l’homme commence à sacraliser le travail. Il s’agit pour lui d’améliorer le monde, d’intensifier la production et de rationaliser les processus de fabrication. Il n’y a plus de place pour Dieu dans le quotidien de l’homme et de sa nouvelle conquête du progrès. Or pour trouver Dieu, l’action n’est pas demandée mais le repos et le silence. Dieu ne juge l’homme en fonction de son effort productif ni de son confort matériel mais aux qualités de son âme.

L’homme ancien valorisait la pauvreté, l’honneur, la générosité et l’humilité. Il luttait contre le mal. L’homme nouveau valorise le travail et l’argent. Il lutte contre la pauvreté, contre la stagnation de la croissance économique et contre les inégalités prétendues ou réelles. L’homme nouveau doit se faire une place non pas au Royaume de Dieu mais dans la société. Pour gagner de l’argent, il doit être intelligent et suivre une formation. L’intelligence moderne consiste à aller avec son temps sans se poser des questions. Voilà tout. Pour le reste, il fait ce qu’il veut, il pense que qu’il veut ou qu’il peut.

L’homme moderne sacralise l’effort. L’effort au travail, à l’école et aux loisirs dont le sexe fait désormais partie. Les loisirs ne sont pas à confondre avec le repos. Bien au contraire, l’homme nouveau doit bouger ; il est actif et mobile, mais toujours décontracté jamais stressé. Il doit absolument voyager, faire du sport et suivre des cours de yoga. La civilisation du travail exige l’action efficace et incessante. Il n’y rien de pire pour lui que le repos. Toute activité doit être orientée. Elle doit avoir un but et une fonction précise. La machine doit toujours tourner, tourner, tourner. Elle ne cesse de s’accélérer et ne ralentira plus jamais.

La haine de la beauté, de l’extase mystique, du ravissement, du rapt amoureux, du silence et de la vie intérieure est consubstantielle au monde des machines. La victoire de la civilisation du travail est complète.

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Auteur de l'article : Lars Klawonn

Journaliste culturel, collaborateur au journal La Nation (Lausanne), à la revue Choisir (Genève) et à la Nouvelle Revue Universelle
Publication de l'article : 27 mai 2016