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Tombeau pour les pas-perdus

Le Tribunal de Paris « déporté » à Clichy : ce n'est pas seulement une bêtise, c'est aussi un dessèchement de la vie culturelle.

On n’en finira pas de dénoncer la bêtise absolue du déménagement, hors de l’Île de la Cité, du Tribunal de Paris. Les imbéciles qui ont imaginé ce qui n’est qu’une très belle affaire financière et de promotion immobilière n’ont rien vu des effets secondaires de cette très mauvaise décision.

Au temps civilisé de l’époque classique, c’est autour du Palais que les auteurs et les éditeurs vivaient. Certains, d’ailleurs, avaient été avocats, ou juges. La vie littéraire et la vie judiciaire s’épaulaient. Les avocats, toujours à l’affût de s’applaudir eux-mêmes, publiaient leurs plaidoiries, souvent pour se venger – et venger leurs clients – d’un jugement ou d’un arrêt qui leur était défavorables. Ils en appelaient ainsi du juge à l’opinion. Du coup, les réputations littéraires et les gloires judiciaires se suivaient, se rapprochaient. La vie de l’esprit y trouvait sa nourriture et, surtout, son espace. Les boutiques s’ouvraient dans le Palais. Ses couloirs étaient un espace de culture.

La salle des pas-perdus du Palais était plus que l’annexe de la Chambre des députés

Plus tard, pendant les temps plus troublés des restaurations et des révolutions, au XIXe siècle, la vie politique se joignait à la vie judiciaire. L’éloquence au parlement était proche de celle des Tribunaux. Les voix de Berryer, de Guizot et de Thiers étaient appréciées ou critiquées dans les deux maisons. Pendant la Troisième et Quatrième Républiques, la salle des pas-perdus du Palais était plus que l’annexe de la Chambre des députés. On y faisait les majorités, les ministères et on les renversait plus vite encore qu’au Palais Bourbon.

J’ai connu, dans les débuts de la Ve République, cette salle des pas-perdus encore vivante, voire grouillante de robes où les amorces de transaction étaient aussi nombreuses que les préparations de plaidoiries. La vie y était d’autant plus intense que les procès politiques avaient fait de la barre le dernier espace de la parole libre. C’est dans l’enceinte judiciaire que s’était déplacé un débat que les assemblées, muselées par le système majoritaire, ne connaissaient plus.

De nos jours, de La Manif Pour Tous aux Gilets jaunes et à Vincent Lambert, c’est dans les tribunaux que se poursuit le combat commencé dans la presse et dans la rue. Il n’y a plus de boutique dans le Palais, depuis longtemps. Mais il y a les bouquinistes, le long de la Seine. Ils n’ont pas que des cartes postales et des illustrés. Ils ont aussi des livres et des clients qui rentrent, à pied, de leurs plaidoiries… et regardent et lisent, pour reprendre des forces.

Les « à-côtés » de la vie judiciaire ne sont pas des « à-côtés ». Ils sont la vie. Le nouveau site, entièrement technique, froid comme « le plus froid des monstres froids », a supprimé les fleurs et sentiers de ces promenades, inutiles aux yeux des techniciens de la justice digitalisée. Il a enterré la vie elle-même. Les barbares ne sont pas toujours des chevelus tatoués. Ils peuvent être des messieurs en costume et des dames en chignon.

Illustration : Dans les espaces désertés du Palais de justice bruissent les conversations fantômes des avocats, des parlementaires et des journalistes. Le Palais a déménagé mais il a laissé derrière lui son âme.

 

 

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Auteur de l'article : Jacques Trémolet de Villers

Avocat