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L’École au risque de la République

Education. L’instruction républicaine est d’abord un endoctrinement politique, comme l’ordonne explicitement Jules Ferry. Et de ministres en ministres, le formatage des esprits est le seul point sur lequel l’Éducation nationale a été intraitable.

Quand on regarde la politique scolaire des gouvernements successifs depuis un demi-siècle au moins, on ne peut qu’être frappé de la succession de réformes de René Haby jusqu’à Jean-Michel Blanquer. Ce dernier avait annoncé, lors de sa prise de fonction, qu’il ne ferait pas de grande réforme. Mais aussitôt arriva la réforme du baccalauréat et du lycée. Et aujourd’hui est discutée sa loi intitulée « Pour une école de la confiance »… Un ministre de l’Éducation nationale ne peut échapper, semble-t-il, à la réformite. Pourquoi cette cascade de réformes ? Il s’agit de remédier à la baisse continue du niveau des élèves que tout le monde constate depuis des décennies. Et pourtant chaque réforme est contestée par les enseignants, par les parents, voire par les élèves. Pourtant chaque enquête internationale montre que les jeunes Français maîtrisent de moins en moins les savoirs fondamentaux, que ce soit leur langue ou les mathématiques, l’histoire ou les sciences.

Ces enquêtes (PISA, PIRLS, etc.) sont contestées dans notre pays qui préfère le plus souvent mettre en cause le thermomètre plutôt que de se soigner. Mais, quelles que soient les critiques, légitimes ou non, qu’on peut leur adresser, elles mesurent la même chose dans tous les pays, ce qui permet des comparaisons pertinentes. D’autres pays préfèrent traiter les problèmes. Quand la première enquête PISA montra le niveau très faible de ses jeunes, l’Allemagne prit la mesure du problème et augmenta considérablement le salaire des enseignants. L’idée était simple : pour un enseignement de qualité, il faut des enseignants de qualité ; pour des enseignants de qualité, il faut un salaire capable d’attirer les meilleurs. Aujourd’hui les enseignants allemands sont deux fois mieux payés que les enseignants français et l’Allemagne est remontée dans le classement PISA quand la France continue de s’enfoncer. D’autres pays dans le monde réussissent à bien instruire leurs enfants. Avec des systèmes très différents, la Finlande, la Corée du Sud, Singapour font bien mieux que nous. Pourquoi notre pays, malgré un budget important (le premier de l’État, auquel s’ajoute les dépenses des collectivités locales et celles des familles) ne parvient-il pas à redresser la barre ? C’est que la transmission du savoir n’est pas la priorité de la République pour l’école.

« Vous devez enseigner la politique »

Si l’on excepte le dédoublement des classes de CP dans les zones d’éducation prioritaire (qui commence déjà à porter des fruits sur la capacité à lire et à écrire des élèves qui en bénéficient), l’objectif de l’action des différentes républiques envers l’école a été idéologique. Depuis le XIXe siècle, l’école est un enjeu politique avant d’être un moyen d’instruction.

On accorde aux lois Ferry le mérite d’avoir permis l’instruction des jeunes Français. En réalité l’œuvre scolaire majeure qui a fait entrer le peuple français dans l’ère de l’alphabétisation a été celle de Louis-Philippe et de son ministre de l’Instruction Publique, Guizot, au début du XIXe siècle. C’est eux qui imposent que chaque commune ait une école primaire. Eux qui rendent cette école gratuite pour les plus pauvres. Eux encore qui mettent en place une formation des maîtres et un contrôle de la qualité de l’enseignement. Ce sont ces lois Guizot qui font passer le taux d’alphabétisation de 37 % à la fin du XVIIIe siècle à 72 % avant que Jules Ferry ne se mêle de l’école. Sa volonté de légiférer ne tenait donc pas à la nécessité de répandre l’instruction parmi le peuple, instruction qui s’était déjà répandue et qu’il suffisait de soutenir. L’objectif de Ferry et des républicains de la IIIe République était de faire de bons républicains, de formater les jeunes esprits au prétexte de les former. Cet objectif apparaît sans masque lors d’une conférence qu’il prononce devant les instituteurs réunit en congrès pédagogique, le 25 avril 1881 : « Vous devez enseigner la politique, dit-il, parce que la loi vous charge de donner l’enseignement civique, et aussi parce que vous devez vous souvenir que vous êtes les fils de 1789 qui a affranchi vos pères et que vous vivez sous la République de 1870 qui vous a affranchi vous-mêmes. Vous avez le devoir de faire aimer la République et la première Révolution ». On ne peut être plus clair.

Cette volonté d’endoctrinement n’est-elle qu’un péché de jeunesse ? N’est-il pas archaïque de continuer à reprocher cela à la République au XXIe siècle ? Au-delà d’une démarche généalogique qui dévoile les fondements de l’école républicaine, on ne peut que constater que cette volonté proprement totalitaire d’emprise sur les esprits des enfants est toujours présente. En 2013, Vincent Peillon, alors ministre de l’Éducation nationale, estimait dans le Journal du dimanche que l’école doit « arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ». Faire le choix que lui aura indiqué l’école de la République. En pratique, cette volonté se traduit par la présence dans les programmes d’une “discipline” que l’on peut regarder comme du catéchisme républicain. Cela s’est appelé Instruction civique puis, en lycée, Enseignement Civique, Juridique et Social (ECJS) et maintenant Éducation Morale et Civique (EMC).

Un projet fragile au succès incertain

Alors que les établissements disposent d’un volant d’heures pour les dédoublements dont ils usent librement, dans le cadre de leur autonomie, la loi impose que l’EMC soit dédoublée. En français, en mathématique, en langues vivantes, ils sont optionnels, laissés à l’appréciation des conseils d’administration. Pas pour l’EMC. On voit l’importance que la République accorde à cette matière.

Il n’est pas étonnant donc que l’école française soit en échec dans sa capacité à instruire les jeunes Français. Les premières mesures de M. Blanquer ont semblé s’attaquer aux racines du mal en proscrivant les méthodes dites globales d’apprentissage de la lecture et en dédoublant les CP. Mais, d’un autre côté, il gendarme les écoles hors contrat et menace la liberté d’expression des enseignants. Sans doute montre-t-il dans ces dernières mesures sa filiation républicaine tout en cherchant à limiter la casse des savoirs. Comment endoctriner les élèves si ceux-ci ne savent même plus lire correctement un texte simple ou suivre un raisonnement élémentaire

L’école républicaine réussit-elle au moins dans son projet de transformer les jeunes en républicains exemplaires (ouverts aux autres, antiracistes, rejetant le nationalisme, etc.) ? Beaucoup de signes indiquent que non (des manifestations contre la loi Taubira au succès du RN auprès des jeunes). Il est toujours vain de vouloir tenir tranquille un vin nouveau dans une vieille outre.

Par Pierre Van Ommeslaeghe

 

Illustration : L’éducation, une vraie passion pour Jules. « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures […] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures. » Jules Ferry, devant l’Assemblée nationale, le 28 juillet 1885.

Pierre Van Ommeslaeghe, L’École et le Roi. Royauté et école, d’hier à demain. Éd. Cercle de Flore, 2019, 114 p., 10 €.

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Auteur de l'article : Thierry de Cruzy