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L’eau et l’huile. Entretien avec Christophe Dickès, historien.

Pour l’historien du catholicisme, un concordat entre l’État français et l’islam est une gageure : non seulement la religion manque d’institutions représentatives centralisées, mais c’est la séparation même des pouvoirs temporel et spirituel que l’islam remet en cause.

Politique Magazine. Dans son enquête récemment publiée, l’Institut Montaigne remarque qu’« il ressort de notre analyse que l’islamisme est une véritable idéologie, très mal connue en Occident, un récit global qui vise à donner une explication au monde, un sens à la vie, un destin collectif aux musulmans ; il pense par lui-même avec ses propres concepts, sa grille d’analyse et sa vision du monde. Les valeurs portées par l’islamisme sont bien souvent orthogonales aux valeurs occidentales, d’où le sentiment de confrontation que beaucoup d’Occidentaux ressentent face à l’islamisme. Et ce n’est pas la peur qui doit nous guider pour imaginer une réponse. » La France a-t-elle eu à faire face à une idéologie religieuse (ou de type religieux) équivalente ? Et, de manière plus globale, la chrétienté ?

Christophe Dickes

Je ne vois qu’un exemple dans l’histoire, celui de l’arianisme qui, dans sa nature, est comparable à l’Islamisme dans la mesure où il ne distingue pas le temporel du spirituel. Nous étions au Ve siècle de notre ère et « la France » n’existait pas encore. Cependant, en se convertissant et en se faisant baptiser, le roi des Francs, Clovis, fait un choix à la fois politique et religieux déterminant pour l’avenir dans notre représentation des pouvoirs. Une représentation des pouvoirs définie quelques années plus tard par le pape Gélase. L’historien Michel Rouche, grand spécialiste de l’époque mérovingienne, a décrit cette filiation idéologique entre arianisme et islamisme que l’on peut assimiler à terme à une forme de « totalitarisme » que je mets entre guillemets volontairement dans la mesure où cette dernière notion reste contemporaine. Quant à la Chrétienté, c’est-à-dire à l’Europe occidentale des VIIIe au XVe siècles, elle n’a pas vraiment connu cette situation. Certes des hérésies remettaient en cause la hiérarchie ecclésiastique, mais elles sont restées à la marge et l’historiographie républicaine, surtout par anticléricalisme, a longtemps surestimé l’hétérodoxie.

Alors qu’il existe plusieurs islams, c’est l’islam salafiste qui s’est affirmé, en France, « comme la référence religieuse à partir de laquelle les musulmans doivent penser leur conception de la religion et leur pratique religieuse. Cette idéologie crée donc deux groupes distincts : la communauté composée de purs, et l’extérieur, impur, dont il convient de se distinguer clairement. Le but recherché est la différenciation totale, la rupture afin de former une autre société qui vivrait avec ses propres codes. » Cette dialectique du pur et de l’impur – et ses conséquences politiques – est-elle neuve, en France ?

Les historiens anticléricaux vous diront que cette distinction était l’apanage de l’époque médiévale et qu’elle est à l’origine de l’Inquisition. Mais la mémoire de l’Inquisition a aussi longtemps été surévaluée et sa véritable histoire sous-évaluée : elle diffère d’une nation à une autre, elle fait évoluer le droit, notamment le droit de la défense, elle révèle aussi les oppositions qui peuvent exister entre le clergé séculier et le clergé régulier. Enfin, elle n’a jamais été ce rouleau compresseur qui condamnait systématiquement l’hérétique aux bûchers. C’est pour cette raison que l’approche de la période médiévale, considérée comme une période obscurantiste par la Renaissance puis le XIXe siècle, est totalement dépassée par la recherche historique. De plus, l’Inquisition s’est aussi attachée à lutter contre les hérésies manichéennes et leur schéma simplistes sur le monde. Bref, comparer ce que la Syrie et l’Irak ont vécu avec Daech et la période dite du Moyen-Âge, me semble un contre-sens total.

Mais pour revenir à votre question, je pense que cette dialectique entre le pur et l’impur est nouvelle dans l’espace public français. En dehors de la période révolutionnaire et de la Terreur qui, comme on le sait, définissait par un trait de plume les ennemis du peuple pour ensuite les envoyer à la guillotine ! On en revient à l’idée totalitaire. Si François Furet refuse de célébrer le bicentenaire de la Révolution française comme un bloc, c’est bien parce qu’il considère que la Terreur est à l’origine des schémas intellectuels qui présideront aux massacres de masse du XXe siècle.

Une solution de type concordat est-elle pertinente au regard des exemples historiques précédents ?

La politique concordataire du Saint-Siège répond aux besoins de l’Église catholique et de ses fidèles. Elle vise à protéger les libertés de ses ouailles : le pouvoir d’exercer librement et publiquement son culte, de détenir des biens immobiliers ou des biens meubles, d’avoir des écoles, de participer à la vie de la nation… Bref, de vivre dans le monde en établissant entre les deux partis un ensemble de droits et de devoirs. C’est ce qu’on appelle en droit un contrat synallagmatique qui engage l’une et l’autre des parties. Depuis deux siècles, les concordats entre les États et le Saint-Siège sont nombreux. Ils ont été décrits dans le détail par les travaux de Mgr Minnerath, archevêque de Dijon.

Mais transposons cela à l’Islam : il serait d’abord nécessaire que cette religion ait des institutions représentatives ou une structure hiérarchique identifiable et identifiée. Aujourd’hui, ce n’est pas vraiment le cas… C’est le moins qu’on puisse dire. Ensuite, il serait nécessaire d’avoir une volonté commune prenant en compte la séparation des pouvoirs, un respect mutuel pour fonder un dialogue. Le salafisme – c’est le moins qu’on puisse dire – en est loin. Bref, je ne vois pas comment on peut transposer en droit un schéma qui est précisément propre à notre histoire moderne et contemporaine occidentale. Je le rappelle, la distinction des pouvoirs spirituels et temporels est un schéma occidental qui date de la fin du Ve siècle ! Il s’agit d’une distinction propre à l’histoire du christianisme. Est-elle transposable à une religion qui, elle, relève d’une conception juridique différente, venue du monde arabe ? Je n’y crois pas… On dit que l’Islam doit vivre son Vatican II, mais Rémi Brague a bien montré en quoi cette démarche était une chimère idéologique dans la mesure où dans le Coran, Dieu s’exprime directement. Sa parole est donc inaltérable et indiscutable. Tandis que la religion catholique n’est pas une religion du livre mais une religion du Verbe et de la parole. Et qui s’explicite.

Une église, tout le monde le sait !

De son côté, qu’est-ce que l’Église catholique a retiré de son expérience concordataire ? Le ralliement à la république est-il la conséquence logique du concordat ?

Il peut en être une conséquence dans le cas français. Et encore, il faudrait le démontrer il me semble… En effet, dans l’histoire, le modèle concordataire ne se réduit pas à la France, loin de là. Pour reprendre deux exemples extrêmes : ce n’est pas parce que Pie XI signe un concordat avec l’Italie de Mussolini et l’Allemagne de Hitler, qu’il « se rallie » au régime fasciste et au nazisme. Le concordat, je le rappelle, a pour objectif de définir les libertés de l’Église, par définition universelle, au sein d’une nation, quel que soit son régime ou ses options politiques. C’est là l’objectif de la diplomatie pontificale. Dans le cas de l’Islam, on ne voit pas très bien comment un accord structurel identique pourrait prendre forme avec la République française. Si un concordat est signé entre une institution représentative musulmane type CFCM, vous verrez fleurir par ailleurs des bourgeons qui lui seront opposés.

Il apparaît que le pouvoir actuel entend raisonner l’Islam de France sur la base du seul exemple historique post-Révolution française qu’il connaisse, celui de ses rapports avec l’Église catholique. Est-ce pertinent, soit au regard des résultats obtenus, soit au regard de la religion actuellement concernée ?

Vous avez tout dit en utilisant le verbe raisonner. Dans sa leçon de Ratisbonne, le pape Benoît XVI a placé l’Islam en face de ses responsabilités et en lui disant que la religion ne pouvait faire l’économie de la raison. Il a expliqué qu’une foi sans raison est un fondamentalisme. Au même titre qu’une raison sans foi est destructrice, comme l’ont montré les idéologies du XXe siècle dont je parlais à l’instant. Le salafisme veut-il faire dialoguer la foi musulmane et la raison dans le sens grec du terme ? Je me permets, là aussi, d’en douter. Les schémas post-révolutionnaires que vous mentionnez gardent en eux, qu’on le veuille ou non, un enracinement occidental lié à la séparation du religieux et du politique. Intégrer le salafisme dans ce schéma revient à vouloir faire couler de l’eau dans un pot d’huile dans le but de les mêler.

Propos recueillis par mail par Philippe Mesnard

 

Fondateur de la webradio Storiavoce, Christophe Dickès est journaliste et historien, spécialiste des relations internationales et de la papauté contemporaine. Il a dirigé Le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège (Coll. Bouquins, Robert Laffont, 2013) et publié chez le même éditeur les œuvres de l’historien Jacques Bainville : Bainville la monarchie des Lettres, 2011.

Dans son discours de Ratisbonne, Benoît XVI ne voulait que mettre en valeur les rapports nécessaires de la foi et de la raison.

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Auteur de l'article : PM