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La Conférence des évêques de France et la liberté de culte

Essentiellement occupée à dialoguer avec toutes les composantes respectables de la société française, cette autorité consultative, qui se veut représentative, n’a pas su défendre la liberté de culte des catholiques.

La Conférence des évêques de France (CEF) accorde-t-elle de l’importance à la liberté du culte ? La question un brin provocatrice ne se veut pas seulement ironique. Les événements de ces dernières semaines ont poussé une partie des catholiques (principalement les « catholiques observants » selon la qualification de Yann Raison du Cleuziou), à s’interroger sur le rôle et la pertinence de cette énigmatique Conférence, vieille de 60 ans à peine. Plutôt conciliante avec les pouvoirs politiques successifs, elle n’a plus connu de victoires depuis 1984 et la sauvegarde de l’École libre, où elle n’était pas seule à se battre.

D’où vient cet organisme étrange ? Sur le site officiel de l’Église catholique en France, il est énoncé que la CEF répond à un besoin des évêques et leur permet d’échanger sur les grandes questions touchant à la Foi, mais aussi aux autres aspects de la société. Il est rappelé au même endroit que la CEF est collégiale et qu’elle a un rôle de représentation auprès des pouvoirs publics et des médias. Dans le même temps, la CEF n’est considérée que comme « autorité de service », ce qui en bon français veut dire qu’elle est tout au plus consultative et dénuée de tout pouvoir, les évêques restant maîtres dans leurs diocèses.

Le dialogue, vertu cardinale

Pourtant, au fil des années, la Conférence s’est affirmée comme la voix de l’Église en France, rendant difficile aux évêques de se faire entendre sans passer par elle. C’est d’ailleurs elle qui « dialogue » (elle aime beaucoup ce verbe) avec beaucoup de monde : les jeunes, les vieillards, les laïcs, le pouvoir politique, les autres religions, les francs-maçons, etc. Ses sujets de prédilection : l’écologie, les migrants, la Fraternité… Les sacrements ? Une valeur en baisse qui n’intéresse plus grand monde comme en témoignent les graphiques publiés sur le site de la CEF. Bien sûr, le Conseil Permanent ou l’Assemblée générale se prononcent sur les projets délirants qui occupent l’Assemblée nationale (mariage homosexuel, PMA, GPA), mais c’est bien souvent contraints et forcés ; ils choisissent d’ailleurs d’aborder ces sujets majeurs avec des pincettes. Ainsi en 2013 la CEF appelait-elle les communautés catholiques à « poursuivre la réflexion sur ces enjeux fondamentaux » et, en 2019, son président ne voyait pas comment les évêques pourraient « empêcher des citoyens, catholiques ou non, inquiets de ce projet de loi [la PMA], de manifester s’ils pensent que c’est un moyen utile pour se faire entendre ». Trop bon, Monseigneur.

Pas d’affrontements, pas d’anathèmes, surtout ne pas briser le sacro-saint dialogue, devenu but en lui-même. Le salut des âmes ? Sa prédication nécessiterait de parler de l’enfer, du purgatoire, du châtiment. Autant de sujets qui dérangent et qu’il vaut mieux mettre sous le boisseau, là où ils ont mis leur foi afin qu’elle agisse comme le levain dans la pâte. La pastorale de l’enfouissement a encore de beaux jours devant elle en France. Pour ne pas froisser le pouvoir politique, la CEF a pris l’habitude de « prendre acte » des décisions gouvernementales ; parfois, en cas de désaccord profond, elle « regrette ». L’épidémie qui est arrivée en France en début d’année lui a permis d’innover. Maintenant elle anticipe et même dépasse les recommandations gouvernementales, quitte à piétiner le droit de l’Église.

Une inquiétude, la quête

Ainsi, dès le 28 février, le porte-parole de la Conférence des évêques de France, le père Thierry Magnin (qui a démissionné depuis), recommandait à tous les diocèses de France de faire suivre les consignes assez strictes de la CEF aux paroisses. Parmi quelques mesures de bon sens (éviter les embrassades, se laver les mains) s’était glissée une mesure plus surprenante : « La communion eucharistique ne peut être donnée que dans les mains. » Pourtant, l’Instruction Redemptionis Sacramentum publiée en 2004 par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements rappelait, en ses numéros 91 et 92, l’interdiction pour les ministres sacrés de refuser les sacrements aux personnes qui n’en sont pas empêchées par le droit, et le droit de « toujours » recevoir la sainte communion dans la bouche. Lors de l’épisode de grippe porcine en 2009, des évêques américains ayant voulu interdire la communion à la bouche, la même congrégation avait rappelé que cette mesure n’était pas en leur pouvoir. Ce point qui pourrait presque apparaître comme anecdotique éclaire pourtant la suite des évènements. La communion étant pour les catholiques partie intégrante du culte, la privation par la CEF de ce sacrement pour les fidèles qui ne veulent pas le recevoir dans la main était une première atteinte à la liberté de culte. Un sacrifice de l’âme au bénéfice du corps. Dès l’annonce du confinement, les autres sacrements ont été impactés à leur tour. Là, grand silence de la CEF, pas de recommandations pour aider les pasteurs à aller au chevet de leurs fidèles. Ce sont des initiatives isolées d’évêques et de prêtres qui ont permis progressivement que les malades puissent de nouveau recevoir le sacrement des malades et que les fidèles puissent de nouveau accéder à la confession.

Pas d’affrontements, surtout ne pas briser le sacro-saint dialogue, devenu but en lui-même.

Un nouveau sacrement a tout de même trouvé grâce auprès de la CEF, trop méconnu à son goût : la quête ! Le 1er avril, un petit rappel de l’importance de la quête était mis en ligne ainsi que les modalités pour donner. Les fidèles attendaient des suppliques publiques adressées au ciel, des consécrations grandioses aux cœurs de Jésus et Marie, des appels à la repentance. Ils auront eu des appels aux dons et des rappels sanitaires dignes d’une association de joueurs de belote.

L’organisation administrative représentant l’Église catholique en France ne respectant pas son propre culte, comment s’étonner que le gouvernement soit allé de brimades en humiliations. Les convocations ensemble et sans distinctions des représentants des cultes, des associations laïques et des francs-maçons, le 23 mars puis le 21 avril, auraient dû déclencher des protestations véhémentes, mais la négation de la spécificité du catholicisme en de France, l’absence de distinctions entre une religion transcendante et des associations immanentes, n’a choqué, semble-t-il, que des laïques.

Emmanuel Macron aux Bernardins avait affirmé que « la situation actuelle est moins le fruit d’une décision de l’Église que le résultat de plusieurs années pendant lesquelles les politiques ont profondément méconnu les catholiques de France. » Il aurait dû dire que la situation actuelle est autant due aux silences coupables des autorités ecclésiastiques qu’à une volonté politique anticléricale.

Mais que représente la CEF ?

La cerise sur le gâteau est arrivée lors des premières annonces du « déconfinement ». Alors que la CEF avait remis une liste de mesures sanitaires pour reprendre le culte public, Édouard Philippe n’en a pas tenu compte et autorisait la réouverture de musées, bibliothèques, etc., en maintenant les restrictions démesurées apportées au culte. Le Conseil Permanent de la Conférence des évêques de France a pris acte, mais, attention, « avec regret », de cette décision. Pendant qu’ils dialoguaient, des communautés religieuses et des associations de fidèles laïcs, tous issus de la mouvance traditionnelle de l’Église, ont déposé un recours devant le Conseil d’État pour contester l’atteinte disproportionnée à la liberté de culte. Plusieurs évêques ont été sollicités, mais aucun n’a osé passer outre les consignes de la CEF pour rejoindre et appuyer le recours. Le 18 mai, la sentence tombait, et le Conseil d’État donnait raison aux catholiques contre le gouvernement, obligeant ce dernier à modifier son décret. Là encore, la CEF a pris acte, sans remerciements, sans effusions de joie. Pourtant si Mgr Malle, évêque de Gap, a raison, c’est « l’action conjuguée de la CEF et ces référés qui a permis de réaffirmer la liberté de culte comme fondamentale. » Pourquoi, dans cette victoire, seule la moitié de l’équipe se réjouit-elle ?

Nous en revenons à la question initiale : la CEF accorde-t-elle de l’importance à la liberté de culte, souhaitait-elle réellement un retour rapide des célébrations ouvertes au public ? Il faut nuancer la réponse : oui, mais pas à n’importe quel prix. D’abord les évêques ont toujours eu accès à la messe, ils n’ont pas vécu le confinement du culte de la même façon que les fidèles. Ensuite, si récupérer la liberté de culte grâce au dialogue semblait envisageable à la CEF, reprendre la messe grâce à l’intermédiaire d’ « une poignée de requérants et des organisations disons… peu représentatives du catholicisme de ce pays » (pour citer Jean-Pierre Denis), démontre la capacité d’autres groupes à représenter les catholiques, menaçant directement l’hégémonie de la CEF.

Quelques évêques se sont réjouis publiquement : Mgr Rougé, Mgr Ginoux, Mgr Aillet, etc., c’est notable et il faut les encourager. Mais comment expliquer qu’alors même que depuis le 18 mai tout le monde savait que d’un jour à l’autre le gouvernement pouvait annoncer la parution de son nouveau décret, les diocèses ne se soient pas tous préparés à reprendre les messes avec fidèles ? Les évêques ont peut-être été trop habitués à attendre de la CEF qu’elle leur donne la marche à suivre, ce qu’elle n’a pas fait après l’arrêt du Conseil d’État. Vexée de ne pas avoir remportée elle-même cette victoire ?

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Auteur de l'article : François Foncrest

Publication de l'article : 25 juin 2020