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UN G7 SOCIAL-DÉMOCRATE ET… WOKE

Le G7 représente encore une puissance considérable, surtout augmenté de ses invités. Est-il capable de contrebalancer la puissance chinoise ?

Les dettes accumulées n’ont-elles pas fragilisées ses membres sur le long terme ? Entre l’idéologie mondialiste, qui revit, et l’affirmation d’un modèle social chinois efficace, l’heure est peut-être venue de rééquilibrer les forces.

Au milieu des années 1970, le monde occidental était en crise : les États-Unis étaient en train d’échouer au Vietnam, le choc pétrolier de 1973 mettait brutalement un terme à l’ère de l’énergie bon marché, tandis que, depuis le début de la décennie (« choc Nixon »), les règles du système monétaire international, établies depuis 1945, étaient bouleversées par la décision prise à Washington de laisser flotter le dollar. Pendant ce temps l’URSS développait ses armements et allait s’engager dans une politique d’expansion en Afrique et au Moyen-Orient, tandis que la République fédérale commençait à mener une politique extérieure plus indépendante.

Valéry Giscard d’Estaing proposa alors, car aucune des instances existantes, qu’elles fussent atlantiques ou européennes, ne permettait de formuler une réponse d’ensemble aux problèmes posés, de réunir de façon informelle les responsables des grands pays industriels occidentaux. On commença à Rambouillet en 1975, on fixa progressivement le nombre de participants à sept (États-Unis, Grande-Bretagne, RFA, France, Canada, Italie, Japon) plus des représentants de la CEE. Après la chute du communisme et de l’URSS, on invita la Russie (le G7 devint alors le G8) avant de l’expulser en 2014, à la suite de l’occupation de la Crimée. Mais entre-temps les souples entretiens informels du début (tout l’intérêt de la formule pour VGE) étaient devenus de très lourdes machines, avec « sherpas » et communiqués, dont la rédaction finissait par absorber l’énergie des participants, au-delà de la substance. C’était devenu une grand-messe…

G7 : 10 % de la population représentant 45 % du PIB mondial

Le G7 qui vient de se tenir en Cornouailles à la mi-juin a revêtu dans les discours et les médias une importance particulière : on revenait, après la parenthèse Trump, à un accord transatlantique « autour d’un ordre mondial multilatéral reposant sur des règles ». Et c’était, disait-on, la dernière chance pour l’Occident de reprendre le leadership mondial, après les crises répétées depuis 2008, jusqu’à l’actuelle crise sanitaire, et la montée de la Chine. À partir de là, évidemment, les bons sentiments ne pouvaient que dégouliner.

Certains font remarquer que la place des « Sept » dans le monde n’est plus ce qu’elle était en 1975 : ils représentaient 25 % de la population et 80 % du PIB mondiaux, c’est maintenant environ 10 % et 45 %. Cependant c’est encore considérable en ce qui concerne le PIB, et différents pays ont été invités (Inde, Afrique du Sud, Corée du Sud, Australie), ce qui donne une certaine substance à la proclamation du Président Biden que l’on assiste à une concurrence entre « autocraties et démocraties ».

Cependant un slogan n’est pas une politique. De quoi a-t-on parlé ? D’abord de la Chine. Le président américain, davantage focalisé même que son prédécesseur sur son opposition à Pékin, a tenté de rassembler tous ses partenaires face aux ambitions économiques et géopolitiques des dirigeants chinois. Mais, malgré certains passages du communiqué final qui font écho aux inquiétudes de Biden, il est bien clair que les Européens ne suivent pas, les propos de Mme Merkel et du président Macron étaient frappants. Ils prétendent toujours réinsérer la Chine dans « un ordre mondial multilatéral reposant sur des règles » et ainsi éviter une « nouvelle Guerre froide ». Mais en fait il s’agit surtout bien évidemment de ne pas compromettre leurs exportations vers la Chine (ils pourraient cependant être déçus à terme : Pékin commence à trouver, à la suite de l’expérience de la crise sanitaire, que la Chine dépend trop du marché mondial et devrait rééquilibrer les choses).

Un consensus social-démocrate

En revanche tout le monde a été d’accord pour poursuivre les politiques budgétaires et monétaires laxistes mises en place dans tout le monde occidental depuis quelques années, et que la crie sanitaire a encore aggravées. C’est l’abandon du fameux « consensus de Washington » depuis les années 1990 qui privilégiait la stabilité monétaire et l’équilibre budgétaire. Même si les premiers signes d’inflation apparaissent, on ne renonce pas à mettre l’économie sous une perfusion massive. (On notera cependant que, pour ce faire, les Américains disposent d’une marge de manœuvre plus grande : le taux de prélèvement fiscal et social dans l’Union européenne par rapport au PIB est de 40 %, et de 24,5 % seulement aux États-Unis ; cette différence n’est pas étrangère au dynamisme de l’économie américaine, qui redémarre en ce moment beaucoup plus rapidement que l’européenne).

Mais le thème qui a le plus attiré l’attention de l’opinion a été la proposition de Biden d’introduire au niveau mondial un taux minimum de taxation des multinationales, afin de mettre fin à la concurrence des « paradis fiscaux », et de permettre à chaque État de taxer les bénéfices réalisés sur son territoire sans qu’ils puissent être transférés dans des pays plus cléments. Tout le monde est tombé d’accord, mais maintenant des négociations très complexes devront donner un contenu précis aux principes proclamés : qu’est-ce en effet qu’un profit ? Du point de vue budgétaire, il est encore impossible de dire quels seront les États gagnants, ou perdants. Et le taux d’imposition n’est pas le seul facteur d’attractivité ou de répulsion d’un pays. On verra.

En attendant, tous les commentateurs soulignent que la conjonction de ces deux orientations prises par le G7 fait que qu’un « consensus social-démocrate » a remplacé le « consensus de Washington ». Mais les déficits énormes accumulés actuellement devront bien être soldés un jour. Il serait étonnant que les multinationales paient pour finir vraiment la note. On s’en tirera comme toujours avec une taxation accrue des classes moyennes, qui seront également frappées par la reprise d’une inflation du style des années 1970. Tout ça face à la concurrence chinoise, qui n’existait pas à l’époque. Cela conduira à une stagnation économique, effectivement typiquement social-démocrate…

Cela conduira à une stagnation économique, effectivement typiquement social-démocrate…

D’autre part, le sommet a marqué l’entrée dans le canon occidental de la vision du monde « woke » : Boris Johnson en a appelé à une économie plus « féminine », on a célébré la « diversité » comme une valeur fondamentale, on a annoncé que les pays riches allaient fournir un milliard de doses de vaccin anti-Covid aux pays pauvres. Insuffisant, ont dit ceux-ci, ce qui est d’ailleurs incontestable. La seule façon de réparer les crimes historiques de la traite et de l’impérialisme serait de vacciner en premier les descendants des victimes, et de terminer par les mâles blancs occidentaux, lecteurs de Politique magazine

Un monde fondé sur des règles et des organisations internationales, soit : c’est ce que les Européens ont essayé de faire depuis la Paix de Westphalie en 1648. Mais si on n’est pas d’accord sur les règles ? Et si les organisations internationales sont subverties par une grande puissance comme la Chine qui les met à son service ou au moins les bâillonne, comme par exemple l’Organisation Mondiale du Commerce et celle de la Santé, comme on l’a vu lors de la crise sanitaire ? Si un modèle de développement et de société très différent du modèle occidental est promu par une puissance comme la Chine, avec l’atout des succès remportés ces dernières années, et paraît aux dirigeants du monde en développement à tout prendre plus utilisable que le modèle occidental libéral (et moins dangereux pour leur maintien au pouvoir) ? Qui tient qui ? voulait savoir Lénine. Jusqu’à la crise de 2008, dans le système bâti après 1945, c’était en gros le monde occidental. Maintenant cela ne risque-t-il pas d’être de plus en plus la Chine ?

Bien entendu il n’est pas question de chasser la Chine du système international ! Mais de ne pas la laisser en détourner les règles à son avantage. Par exemple en cessant de lui reconnaître à l’OMC le statut de pays en voie de développement, ce qui comporte de sérieux avantages douaniers, et en n’acceptant pas des déséquilibres juridiques, par exemple la différence de traitement des entreprises ou des investissements. Sur ce dernier point, on note que le Parlement européen a bloqué la ratification d’un traité sur les investissements négocié par la Commission de Bruxelles avec Pékin, qui, en fait, ne garantissait pas vraiment l’égalité de traitement.

Mais cette prudence est loin d’être partagée : les cercles dirigeants occidentaux veulent relancer le modèle de mondialisation mis en place dans les années 1980 et, comme c’est toujours le cas avec les idéologies, les échecs et les problèmes ne conduisent pas à revoir le modèle mais au contraire à chercher à l’imposer à toute force.

 

Illustration : La grand-messe du G7.

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 11 juillet 2021