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Pourquoi tout est allé très vite

La chute de l’activité économique consécutive à l’épidémie de coronavirus atteint une intensité jamais vue. Elle met en péril les montagnes de dette d’entreprises émises ces dernières années.

L’épidémie de coronavirus est mal tombée pour l’économie. Dès la fin d’année 2019 en effet, l’activité semblait avoir atteint un plafond. Dans la zone euro, le PIB n’avait augmenté que de 0,1% au dernier trimestre 2019 et la production industrielle allemande en décembre affichait un recul de 6,8% sur un an. Le Japon s’orientait déjà vers une récession. La Chine avait produit en 2019 son plus faible taux de croissance officielle en 30 ans (6,1%). Seuls les États-Unis, moins dépendants du reste du monde, sortaient du lot.

Puis est venu l’événement imprévisible, le cygne noir. Une épidémie qui a forcé les autorités à établir des confinements en masse, sans certitude sur la date de sortie de crise. Conséquence implacable : l’activité s’est écroulée. D’abord en Chine, le premier pays touché, où les ventes de voitures neuves ont par exemple baissé de 90% sur un an au pire de la crise. En Europe, les premiers foyers d’infection se sont développés en février. En mars, l’Italie était déjà passée au stade du confinement total. Puis est venue à divers degrés la France, l’Allemagne, le Benelux, l’Espagne, la Grande-Bretagne…

-40% en un mois

Le jeudi 20 février, aux États-Unis, la plus grande Bourse d’actions au monde atteignait encore un nouveau plus haut historique. Cette hausse avait des airs de fuite en avant. Les sociétés Apple et Microsoft atteignaient par exemple une valorisation record alors qu’elles avaient averti de résultats à venir plus faibles que prévus en raison des difficultés d’approvisionnement en Chine. Des titres d’entreprises encore déficitaires s’envolaient à des niveaux stratosphériques (x3 pour Tesla en trois mois, x5 pour Virgin Galactic en deux mois). En Europe, les indices étaient revenus aux niveaux d’avant la crise financière de 2008. Mais, dans le même temps, des valeurs refuges comme les titres du Trésor états-unien et allemand ou l’or étaient tout aussi favorisés par les gérants.

Les Bourses d’action ont logiquement corrigé la semaine du 24 février (-12% sur l’indice des cinquante plus grandes valeurs européennes). Puis encore la semaine suivante. Puis la suivante… En un mois, le CAC 40 aura ainsi perdu jusqu’à 40% de sa valeur. Du jamais vu. Après avoir résisté plus de deux semaines, c’est l’immense marché des dettes d’entreprises qui commençaient à voir des premières ventes massives de titres obligataires, dans la semaine du 9 mars. L’information n’est pas anodine : le montant de cette dette obligataire a dépassé les dettes gouvernementales et celles des ménages dans nombre de grands pays ces dix dernières années. Le retournement économique est violent, brutal. Il produira des pertes et des faillites dans le secteur privé.

Le marché de la dette gèle

Depuis la grande crise financière de 2007-2009, les élites financières sont conscientes qu’un nouveau gel du système bancaire est possible. Pour garder la main, elles ont déjà préparé des plans : prélèvement légal de l’épargne sur les comptes des déposants en Europe avec la directive sur l’union bancaire, interdiction progressive des retraits de cash pour éviter que l’argent ne sorte des bilans bancaires, taux de refinancements portés à 0% ou en-dessous. Un retournement économique et une déflation mettant en péril la pyramide de dettes constituent une hantise.

D’où la réponse extrêmement forte de la Banque centrale américaine (Fed), qui a abaissé en urgence ses taux de refinancement de 2,5% à 0% entre le 3 et le 17 mars. Elle a également lancé un vaste plan d’achats de titres du Trésor public et de titres de dette privée. Le 18 mars pourtant, une séance catastrophique voit l’ensemble des actifs financiers s’effondrer : actions, obligations d’État, pétrole, or… Un signe très net que l’ensemble des intervenants cherche à récupérer son argent. Le système financier étant sur le point de geler, la Banque centrale européenne annonce à minuit (!) un gigantesque plan d’achats de dettes publiques et privées (pour 750 milliards d’euros).

L’éclaircie est de courte durée : deux jours plus tard, les indices boursiers américains affichent encore une volatilité et une fébrilité anormales, tandis que le pétrole s’effondre, et que les obligations d’entreprises les moins bien notées subissent des ventes massives. Le 23 mars, la Fed annonce l’ouverture directe de son guichet pour les marchés du crédit aux particuliers, aux PME et aux grandes entreprises américaines. Elle assure également que les programmes existants d’achats de bons du Trésor états-unien et de titrisations d’hypothèques immobilières seront augmentés autant que nécessaire… L’annonce d’une création de dollars sans limitation est inédite. Les autorités monétaires sont en train de prendre en charge les titres détenus par les agents privés. Cependant, elles ne peuvent remplacer les intermédiaires sur le terrain. Dans le système financier, l’argent ne circule plus ou presque.

Entre espoirs et ruptures

Des premières estimations du Produit intérieur brut (PIB) pour le deuxième trimestre sont avancées : dans le contexte d’un confinement sévère, la production en Europe et aux États-Unis pourrait reculer de 25% à 70% en glissement annuel…

Conscients du contexte exceptionnel, et désireux de relancer la machine, les gouvernements annoncent des dépenses budgétaires massives, notamment des aides financières aux commerces et entreprises forcées de fermer leurs portes) : près de 500 milliards d’euros en Allemagne, 300 milliards promis en France, 2000 milliards de dollars aux États-Unis (en cours de négociation au moment où nous rédigeons ces lignes).

En l’espace de quatre semaines, l’épidémie virale aura fait plonger les grandes économies dans une dépression profonde. Elle aura conduit à des mesures monétaires inédites lourdes d’aléa moral et de risques inflationnistes en cas de sortie de crise. Et provoqué des ruptures majeures dans les chaines de production transfrontalières.

La suite ? Elle dépendra du contrôle de l’épidémie, dont la propagation et la résorption sont inégales sur la planète. Elle dépendra de la confiance qui restera dans le système économique et financier contemporain. Il y aura probablement un avant et un après coronavirus.

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Auteur de l'article : Louis Anders

Journaliste
Publication de l'article : 24 mars 2020