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Une geste française

En 778, Charlemagne lance une expédition vers l’Espagne. C’est une défaite. La Chanson de Roland va transformer le désastre en épopée fabuleuse, où des centaines de milliers de combattants, Sarrasins aussi preux que les Francs, se fendent du haut en bas à grands coups d’épées merveilleuses, Hauteclaire ou Durandal : Brise l’écu et son haubert lui rompt, / Tranche le sein et lui brise les os / Toute l’échine lui sépare du dos, / De son épieu, l’âme jette dehors, / L’enfonce bien, lui secoue tout le corps, / À pleine lance du cheval l’abat mort. La version qu’en donne Paulette Gabaudan passe rapidement sur les faits : d’autres ont scruté avant elle le règne de Charlemagne. Son introduction ne sert qu’à poser le décor, à fournir au curieux le minimum sur la version choisie (Oxford) et la société féodale. Vient alors le plaisir du texte, en décasyllabes. Le poète prend son temps et chante pour son auditoire les richesses de la cour de Marsile, l’émir de Saragosse, détaille la splendeur des armes, met longuement en scène la trahison de Ganelon, bref sait porter à son comble l’attente et, une fois que chacun a pu se peindre en lui-même le décor (Hauts sont les monts, les vallées ténébreuses, / les roches bises, les gorges merveilleuses) et se pénétrer de l’excellence des combattants, il déchaîne la bataille. Olivier dit : « Les païens j’ai bien vus : / Jamais personne sur la terre en vit plus. / Devant moi sont cent mille avec l’écu, / Heaumes lacés et blancs hauberts vêtus ; / les hampes droites, les épieux brunis luisent. / Vous aurez un combat comme jamais n’en fut, / Seigneurs français, Dieu nous donne vertu ! » Olivier a beau demander que Roland sonne le cor pour prévenir Charlemagne, l’orgueilleux ne rêve que de gloire. Tous crient Montjoie (c’est le nom de l’épée de Charlemagne) et Satan emporte vite l’âme des païens qui tombent. Toutes les splendeurs décrites, figures aimables et armes de prix, sont détruites. Quand Roland meurt, la terre tremble De Saint Michel du Péril jusqu’à Sens. Voilà une édition qui n’entend pas noyer le lecteur sous l’érudition et discuter chaque vers, juste lui faire goûter le charme de la poésie orale, sa rapidité, ses échos, et les vastes mouvements du poème, ses différents actes, pour ainsi dire. Le pari est réussi et, une fois encore, abreuvé à la source de l’art français, on ne peut qu’en apprécier le singulier mélange de douceur et de vigueur.

La Chanson de Roland. Traduit par Paulette Gabaudan. Les Belles Lettres, 2020, 256 p., 25 €
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Auteur de l'article : Richard de Sèze