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Témoin oublié

Robert Brasillach fut longtemps édité, au Club de l’Honnête Homme ou chez Plon. C’était avant que la grande édition française se spécialise dans la prudence rétrospective. Les éditions Pardès le rééditent depuis 2016, considérant que son talent littéraire et son statut de témoin valent qu’on le tire de l’oubli ou, plutôt, de l’annihilation par laquelle on veut éviter aux esprits faibles d’être contaminés par les écrivains maudits. L’entreprise est d’autant plus louable que les textes parus dans Je suis partout et Révolution nationale, qui composent, avec d’autres articles, le deuxième tome posthume de ces mémoires, rendent aujourd’hui un son surprenant. Peut-être les Français liront-ils un jour les écrits des écrivains communistes français, célébrant l’URSS, avec la même stupeur – surtout ceux qui furent recyclés par le PCF après avoir été des collaborateurs. Mais l’intérêt des deux ouvrages n’est pas là : il est dans la capacité de Brasillach, à raconter ce qu’il voit, qu’il s’agisse de quinze bidets émaillés évacués de la ligne Maginot (où il était cantonné et rédigea Notre avant-guerre) avec l’état-major, du jeu de Louis Jouvet, d’une messe à Fresnes en 44, d’une cérémonie nazie en 1937, des fosses de Katyn ou de l’interrogatoire de Sacha Guitry. Il le raconte, il le commente, il dit ce qui lui passe par la tête, et si l’on veut se souvenir qu’il était né en 1909, il n’y passait pas que des choses sottes, même si le romantisme fasciste (je parle de l’attitude, pas de la doctrine) lui brouillait la cervelle. Notre avant-guerre se termine alors que Brasillach, bientôt prisonnier, se remémore ses camarades et ses rencontres, les Pitoëff et Thierry Maulnier, René Clair, et Henri Massis, Pierre Boutang. « Et parfois, en lisant les articles durs et dorés de L’Action française, nous pouvions nous rappeler que la veille, nous en avions entendu la substance éclatante de la bouche même de Charles Maurras […] l’homme de notre temps qui a le mieux saisi, pénétré et porté la destinée de la France ». Le deuxième tome se termine aussi par une évocation de Maurras, « mon vieux maître », dans ses notes de Fresnes prises avant son procès. « Je crois n’avoir jamais perdu, le jour au moins, la gaieté nécessaire à la vie » dit-il tout à la fin. Avant de conclure, s’étant remémoré sa vie, « je ne pouvais plus, émerveillé par mon passé, regarder l’avenir autrement qu’avec une indicible curiosité. » C’est peut-être cette gaieté et cette curiosité qui l’empêchèrent de reconnaître dans quelle aventure il s’était fourvoyé. Mais sans elles, aurait-il voulu rencontrer les Pitoëff et aller s’enterrer dans les tranchées espagnoles, entre autres généreuses folies ? En le lisant, on voit revivre ces temps doublement disparus.

Robert Brasillach, Notre avant-guerre. Mémoires. Pardès, 2020, 460 p., 26 €, et Journal d’un homme occupé. Mémoires. Pardès, 2019, 330 p., 24 €
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Auteur de l'article : Philippe Mesnard