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Rock et dissidence musicale

On croit généralement sélectionner les musiques suivant les goûts personnels, alors qu’elles sont imposées par les médias, la répétition créant la dépendance.

La musique est depuis toujours un outil de séduction. Mais depuis la généralisation de l’enregistrement, et donc la généralisation de l’écoute et la diffusion en différé, elle est aussi devenue l’outil du contrôle des foules. La mise en place se fait en 1962 avec la relégation de notre plus longue mémoire musicale européenne (le grégorien) et l’arrivée du rock en Europe. Cette simultanéité n’est pas fortuite. C’est aussi la période où explosent les ventes de disques microsillons, technique qui permet la diffusion à bas prix de musiques enregistrées, c’est-à-dire mortes. Jusque-là, la musique était un outil vivant d’entretien des liens collectifs, pour les communautés comme pour les peuples.

Le rock, c’est aussi l’amplification. Même avec un faible niveau musical, il est possible de se faire entendre des foules. Les communautés passent de l’écoute d’instruments naturels, nécessitant attention et silence, à l’écoute amplifiée permettant au spectateur de hurler puisqu’il ne peut pas être entendu. Cette perception artificielle de la musique l’a fait entrer dans l’ère des masses. Et la commercialisation du microsillon a fracturé la cellule familiale. La famille a cessé de chanter à l’unisson et a perdu progressivement tous ses répertoires collectifs (berceuses, chansons d’enfants, de marche, de travail, de festivité, de prière…), remplacés par la consommation individuelle de musiques de pur divertissement, culturelles ou non.

Rock et réaction

La dénonciation initiale du rock par les conservateurs et les chrétiens s’inscrit dans ce contexte de guerre culturelle et d’influence subversive. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer que le premier courant réactionnaire issu du rock est lancé par les skinheads, peu réputés pour être mélomanes. Un genre systématiquement décrié et méprisé pour sa violence (incontestable) et ses provocations (avérées). Mais l’histoire du rock n’est-elle pas qu’une surenchère constate de provocations et de transgressions ? Ses idoles se vautrant dans le sexe, la drogue et l’argent facile. La liberté illimitée conduisant au chaos, il est incarné par les idoles du punk dont l’archétype est Sid Vicious écumant les plateaux TV dans les années 70 avec un T-Shirt arborant un svastika sans offusquer les ligues de vertu. Par contre, les skins, rejetant les drogués et les crasseux, sont immédiatement ostracisés, interdits d’antenne. En France, le courant skin surgit en 1984, exactement en même temps que la percée électorale du Front national. Il n’y aura aucun rapprochement entre les deux. Néanmoins l’hégémonie culturelle de la gauche a été remise en cause auprès de la jeunesse, sa chasse-gardée.

Jouer pour la jeunesse

Le concert de lancement de SOS Racisme sur la place de la Concorde a lieu en 1985. Pour masquer l’échec de la politique du Programme commun, peut-être aussi pour répondre à ces groupes issus de la jeunesse blanche des banlieues. Aux commandes : Jacques Attali, le conseiller des Présidents, qui a publié en 1977 un essai sur l’économie politique de la musique (Bruits, Fayard). Si les musiciens skins ne servent pas de relais culturel, les connexions se font dix ans plus tard avec le RIF (rock identitaire français). Pour la première fois en France, un courant musical soutient un mouvement politique dissident. Reflex, matrice des antifas, lui a consacré un livre de dénonciation.

Des concerts traqués

Pour mesurer l’importance de ce front culturel, il suffit de suivre les concerts des rares groupes dissidents. In Memoriam vient de sortir son dernier CD (Déjà demain, 2018). En novembre 1998, la veille de son concert à Vitrolles, la salle est plastiquée. En 2014 à Paris pour le premier concert après sa reformation, alerte à la bombe. En juillet 2015, scandale médiatique quand le groupe fait la première partie du concert donné par La Souris Déglinguée dans les arènes de la mairie FN de Fréjus. En juin 2017 pour un concert annoncé dans la région de Bordeaux, à deux reprises la gendarmerie porte l’arrêté municipal d’interdiction, obtenu sur les injonctions des antifas, sous l’habituel prétexte de « risque de troubles à l’ordre public ». Le concert a finalement lieu dans un bar du centre-ville de Bordeaux. Même scénario à Lyon pour un concert à la mi-octobre avec In Memoriam, FTP et des groupes italiens. Lieu soigneusement tenu caché, prestataire particulièrement solide et discret : malgré les efforts des antifas, le concert s’est tenu sans dommages, les casseurs n’avaient pas l’adresse. Antifas, municipalités, gendarmerie, la collaboration est rôdée et la musique bien encadrée. Le contexte est similaire pour les groupes de metal dissidents : concerts sur des terrains privés, communiqués à la dernière minute par texto. Il ne faut donc pas confondre les musiques dissidentes avec les musiques alternatives, puisque ces dernières ne sont que les pendants des antifas en politique : un moyen de neutraliser les révoltés contre le système.

Créativité et répression

Le rock n’est pas la seule expression de la dissidence musicale ; on l’a vu encore récemment avec Les Brigandes, ce groupe de musique pop lancé en 2014 dans la chanson engagée. Pour contourner les interdictions, il ne donne des concerts qu’à l’invitation d’organisations politiques. Les Brigandes doivent être considérées comme dangereuses car elles ont fait l’objet de campagnes de dénonciation dans les médias (et de multiples mises en cause par les antifas), qui sont allés enquêter jusque dans leur village de La Salvetat. Certaines de leurs chansons dépassaient le million de vues sur YouTube – qui a supprimé leur chaine… Malgré tous les dispositifs de contrôle, diffuser des idées par la musique est aussi accessible à la dissidence, raison de plus pour suivre de près la créativité de ces courants musicaux.

Deux petits livres récemment parus chez Diffusia reviennent sur ces courants musicaux en France, leur histoire et leur rôle politico-culturel. Un pan méconnu de ces musiques rarement médiatisées est ainsi mis à jour. Il donne un aperçu anticonformiste sur ces musiques dissidentes, engagées sur un front culturel négligé.

Thierry Bouzard, Les musiques skins, Diffusia, 76 pages.

Le rock identitaire français, Diffusia, Diffusia, 80 pages.

 

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Auteur de l'article : Thierry de Cruzy