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Piccoli, le Roi Lear

Eloge de Michel Piccoli, qui incarna parfaitement ce que contemporain veut dire.

La pellicule imprime des personnages disparus, parfois des décors oubliés, des mœurs surannées, et des éléments de langage démodés. Et pourtant, lors de ces derniers mois marqués par la nécessité de se retrouver sur nos écrans confinés, nous avons puisé dans nos souvenirs les grandes heures du cinéma français. Les grandes gueules se sont invitées dans nos logis, pour meubler nos solitudes. Nous avions rendez-vous avec la cohorte des As des As, le d’Artagnan français, Jean-Paul Belmondo, privé par la hache du destin de ses mousquetaires, Noiret, Rochefort et Marielle, les incontournables Fernandel, Bourvil, de Funès, l’empereur Gabin et le spadassin Delon.

La fin de ce confinement, espérons définitive, a été marquée par un glas : Michel Piccoli a tiré sa révérence. Sa disparition, au-delà de la peine de ses proches que nous partageons humblement, nous attriste, car nous avons tous été un jour le Piccoli de notre vie. Tour à tour cynique, émouvant et parfois cruel. Nous avons été son contemporain.

Tous les films auxquels il a participé sont marqués par cette époque imprégnée par Sartre, l’idéologie issue des chimères des années soixante-huit, mais aussi l’embourgeoisement collectif. Cette époque, notamment très prégnante dans l’œuvre de Claude Sautet, nous l’avons vécue et elle est dans notre moelle. À cet égard, l’artiste nous lègue une filmographie des plus importantes et de grande qualité, et en tenant compte ses prestations à la télévision on frôle les deux cent films !

Après avoir été révélé au grand public dans Le Mépris de Jean-Luc Godard, avec une scène dite « culte » aux côtés de Brigitte Bardot, il a tourné avec les plus grands cinéastes de notre époque : Jean Renoir, René Clair, René Clément, Youssef Chahine, Alain Resnais, puis Claude Sautet, puis devint l’un des acteurs fétiches de Marco Ferreri et Luis Buñuel.

Michel Piccoli n’avait pas une palette variée, le personnage joué se retrouvait le même dans chacune de ses apparitions. Certes cette couleur monochrome était remarquablement utilisée, mais se répétait à l’infini : voix de bronze, jeu très intériorisé, regard appuyé, utilisation des silences pour mieux appuyer ses intentions, mais il est vrai tout dans le charme.

Cette sobriété affectée se retrouvait systématiquement, à l’exception des films de Marco Ferreri dans lesquels il laissait apparaître de la truculence. Il avait su exploiter avec talent et justesse ce rôle de grand bourgeois passe-muraille.

Sa carrière théâtrale n’est pas moindre et mérite une grande attention. Après de nombreuses pièces dans le cadre du théâtre privé, il a servi de nombreux auteurs de qualité comme Charles Vildrac, Georges Courteline, Luigi Pirandello, August Strindberg, Jacques Audiberti, Paul Claudel, Félicien Marceau.

Compte tenu de son engagement politique, il s’était investi par la suite dans des productions liées au théâtre subventionné, moins lucratives que celles où jouaient ses compères, dits humanistes, faisant du blé sur les scènes privées parisiennes. Son interprétation du Misanthrope de Molière, mise en scène par Marcel Bluwal au Théâtre de la Ville, mérite grandement l’attention. Il fut adulé mais aussi très critiqué pour son rôle du Roi Lear de William Shakespeare. Le personnage hors norme du Roi a plus dominé l’acteur que l’acteur n’a su maîtriser son personnage. Certains échos laissent à penser qu’il utilisait sur scène une oreillette suite à une mémoire qui serait devenue défaillante ; à cet égard, il faut mettre en parallèle l’interprétation prestigieuse de Michel Aumont au Théâtre de La Madeleine en 2015 qui avait réalisé une de ses plus belles prestations dans ce même rôle.

Au-delà d’une carrière cinématographique qui a bien illustré notre époque, on ne saurait omettre son Don Juan de Molière filmé par Marcel Bluwal, qui reste un des plus grands succès de télévision, et sa dernière apparition pathétique au cinéma dans Habemus Papam de Nanni Moretti.

Connu pour son élégance d’esprit, sa présence, son débit vocal et parfois son ton sentencieux, il restera dans toutes les mémoires des spectateurs. Il a été l’acteur de la sociologie de notre époque.

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Auteur de l'article : Bruno Stéphane-Chambon

Chroniqueur théâtre
Publication de l'article : 21 mai 2020