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L’imaginarium de Baumier. Vous reprendrez bien un peu de dystopie ?

Si vous n’avez pas prononcé le mot « imaginarium », la chronique que vous vous apprêtiez à lire vient sans doute de ramollir, et si vous ne réagissez pas très rapidement elle va disparaître sous vos yeux. Cela présente un danger, que vous ignorez, et il faut de toute urgence en appeler à des nettoyeurs, lesquels viennent précipitamment, éliminent la page concernée, le magazine en entier sans doute aucun, la pièce dans laquelle vous étiez peut-être. Avec un peu de chance, vous êtes toujours consistant.

Avec Amatka, la romancière suédoise a donné à lire un sacré roman sur le pouvoir des mots de créer la réalité, dans un univers en apparence dystopique, mais est-ce vraiment certain ? S’agit-il d’une réalité qui se serait développée autrement ? De la version officielle, qui fait diantrement penser aux versions officielles de l’ancienne URSS concernant la réalité, selon laquelle Amatka serait une zone de production, sorte de ville, l’une des colonies établies sur une planète où les « premiers colonisateurs » se seraient installés ? Difficile d’en être sûr. Nous vivons dans ce monde, où tout doit être nommé sous peine de se fondre dans une boue « originelle », à travers les yeux de l’héroïne et de quelques personnages, tous soupçonnant, sachant, ayant compris des choses mais ne disant pas ou peu, de crainte d’être dénoncés, arrêtés par le comité. De disparaître. Vanja Essre, enquêtrice marketing envoyée sur place pour réaliser une étude sur les besoins en produits hygiéniques de la communauté, découvre peu à peu tout cela, tout comme elle découvre que tout un chacun n’est pas d’accord avec la manière dont on lui a fait faire un enfant, par insémination artificielle, avant de le lui retirer dès sa naissance. Pour le « bien » de la communauté paraît-il. On pense à 1984. À l’URSS. Mais le roman va bien au-delà de cela. L’auteur suédoise, Karin Tidbeck, renouvelle complètement le genre, qui du coup cesse pratiquement d’en être un pour devenir partie intégrante de la « littérature », ce que refuseront bien entendu des germanopratins qui ne se mêlent pas de romans contant des histoires autres que les pauvres historiettes idéologiques du cœur de Paris, en grossissant à peine le trait. Il y a loin de « l’intelligence » de certains milieux littéraires, pas tous heureusement, à celle du bon sens populaire, une distance qui sans doute pourrait, si on osait la regarder en face, expliquer l’état de la littérature officielle française. Un œil sur les étals des librairies suffira à s’en rendre compte : bien des piles sont des machines à détruire la langue, et donc la littérature, ce que les écrivains Richard Millet ou Renaud Camus, par exemple, ont depuis fort longtemps repéré, et qui n’est pas pour peu dans leur disgrâce. Outre les prétendues questions « politiques ». Dans Amatka, la réflexion porte justement sur le langage, et donc sur la réalité de ce que nous sommes, nous, les lecteurs de ce roman. Outre cet aspect passionnant, Amatka est un roman qui entretient son propre mystère, celui de l’histoire contée et de l’intrigue, interrogeant de fait sur le lieu où nous sommes quand nous sommes plongés dans les pages du roman. C’est un premier roman. Patron, la même chose ! On reprend une tournée de dystopie !

  • Karin Tidbeck, Amatka, Folio/SF, 2019, 320 p, 8,40 €
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Auteur de l'article : Matthieu Baumier