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Les détails de la mélancolie

Quand le Petit Palais, en 2018, présenta son exposition « Les impressionnistes à Londres », plusieurs visiteurs redécouvrirent James Tissot et ses peintures au charme complexe.

Complexe car toujours empreint d’une ironie et d’une mélancolie subtile. Qui sait ce que Tissot aurait peint s’il ne s’était pas réfugié à Londres à l’issue de la Commune ? Un tableau rapidement brossé présentait les fusillés de la Commune en train de tomber des murs des fortifs, et cette image documentaire et sinistre dit assez son sens de l’observation – voire son sens politique.

Une fois à Londres, Tissot peint la bonne société, celle qui, bien habillée, visite les monuments célèbres, donne des réceptions et élève des jeunes femmes ravissantes, en tout cas soigneusement parées. Tissot, né en 1836, connaît les vieux maîtres et prise les préraphaélites, rend à merveille les étoffes, les surfaces cirées, les jardins éclatants et tous ces signes d’un confort bourgeois qui se pense installé dans la durée : il avait quitté à Paris une clientèle de nouveaux riches, il la retrouve à Londres. L’exposition du musée d’Orsay, « James Tissot, l’ambigu moderne », rend très bien compte, dans son titre et surtout dans son choix d’œuvres, de l’ambivalence du peintre : ses toiles sont trop réussies, en quelque sorte. Ces tenues de soirées, ces merveilleuses toilettes d’après-midi, ces êtres satisfaits d’eux-mêmes qu’on devine riches et bien-portants finissent par dégager une vulgarité discrète mais insistante, propres aux Anglais du XIXe, certes, mais aussi étendue à toute cette société anglomane et matérialiste qui considère que des chaussures cirées et un drapé impeccable constituent une humanité supérieure.

Tissot, réaliste et amoureux du détail qui fait vrai, ne peut se départir de son sens de l’observation. Il travaille à effacer l’anecdote (il aurait pu être un merveilleux Gérôme, dont il partage aussi le sens commercial) mais laisse percevoir chez ses personnages immobiles une inquiétude sourde, un spleen, une fêlure. Ces trois jeunes gens, à Portsmouth, promenés par un bateleur invisible dont le peintre a pris la place, évoluant au milieu des grands vaisseaux de guerre qui forment un arrière-plan formidable et inutile : la jeune fille de droite a compris que le militaire fat ne s’intéresse qu’à la jeune fille de gauche. Elle abrite son dépit d’une ombrelle charitable et regarde l’eau grise, résignée et ennuyée, en attendant que la promenade finisse. Les Visiteurs de Londres sont une magnifique variation en gris où les pierres, le ciel et les habits composent un hommage homogène à un Londres sévère, majestueux et ennuyeux, comme en témoigne la moue lassée de la belle dame qui jette un coup d’œil de côté, laissant son mari lui décrire, en vain, les beautés officielles du guide qu’il tient en main. Quand Tissot peindra, en 1875, le Portrait de l’impératrice Eugénie et du prince impérial, en exil en Angleterre, ce sens aigu de l’observation lui jouera un tour : les modèles n’en veulent pas. Debout sur un tapis posé sur un sol jonché de feuilles mortes, l’impératrice, dans une sévère robe de deuil, tient les mains de son fils qui a l’air d’un crétin satisfait dans son uniforme de collégien anglais. La toile, supposée être un hommage tendre et respectueux au malheur digne, s’est transformée en photographie de la déchéance bourgeoise, en tombeau des futurs espoirs.

Le Bal à bord (1874) concentre en une toile éclatante toutes les qualités de l’artiste : sens de la couleur et du dessin, goût pour la composition ingénieuse (ce bal n’existe que vu en perspective, à travers un escalier qui descend au pont où sont les danseurs, la scène principale décrivant le pont supérieur), flatteuse minutie dans le rendu des étoffes – et toujours ces personnages qui laissent échapper leur tristesse, comme cette jeune femme au premier plan, regardant on ne sait qui, lasse d’être chaperonnée par un vieux marin, ou ce gentleman en canotier et vareuse, le regard vague, perdu dans la mélancolie ou l’alcool.

C’est en connaissant successivement le deuil et l’échec que Tissot va se révéler à lui-même. Sa maîtresse anglaise meurt, il revient en France, échoue à convaincre avec sa série sur « La Femme à Paris », peut-être trop virtuose, trop conceptuelle dans sa manière de solliciter le spectateur (La plus jolie femme de Paris présente une jeune beauté en robe noire regardant le spectateur droit dans les yeux. Elle fend la houle de ses admirateurs masculins, rejetés sur le côté comme des vagues s’écartant au pied d’une figure de proue ; elle est suivie par une matrone qui évoque irrésistiblement Madame Cardinal de Ludovic Halévy). Le peintre connaît alors une conversion fulgurante et passe ses quinze dernières années à illustrer, à l’aquarelle, les Évangiles puis l’Ancien Testament, après s’être longuement documenté sur place. Désormais, plus d’ironie, plus de mélancolie, mais une vision étonnante de cette histoire à laquelle Tissot apporte tout son savoir-faire d’observateur de génie. Plus rien d’ambigu, non plus, juste la certitude du croyant qui révèle ce que la fréquentation des textes suscite comme présence actualisée de l’histoire éternelle.

James Tissot, l’ambigu moderne Musée d’Orsay, jusqu’au 13 septembre 2020

 

Illustration : James Tissot (1836 – 1902) Le bal à bord, Titre anglais : The Ball on Shipboard vers 1874, Royaume-Uni, Londres, Tate Collection © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais /Tate Photography

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Auteur de l'article : Richard de Sèze

Publication de l'article : 26 septembre 2020