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Le sens de l’eau

Chaque livraison de Monumental est une plongée minutieuse dans un univers précis. Ici, l’eau, mais l’eau domestiquée, depuis les Romains du VIe siècle avant J.C. à Saint-Rémy-de-Provence jusqu’au réservoir de la Guérinière à Caen (1958), en passant par la basilique de Vézelay. C’est une histoire familière et technique qui nous est racontée à travers des fouilles qui révèlent les ingéniosités cachées ou des restaurations qui remettent en valeur des bâtiments utilitaires à la sobre beauté. Aqueducs, puits, thermes, canaux, fontaines monumentales, aiguades (réserve d’eau pour les marins), châteaux d’eau, regards (petits édifices qui permettaient de surveiller les sources), une foule d’édifices inconnus, méprisés, invisibles, oubliés, sort de l’ombre – et on se retrouve à considérer avec la même attention et le même souci de comprendre et d’admirer le réservoir des Demoiselles de G. Gillet, château d’eau pompidolien au profil futuriste, et celui du château de Versailles, sur des plans d’Hardouin-Mansart. Quand tout disparaît, les lieux et les mémoires, les techniques et les usages, tout prend une valeur définitive. Au-delà des bâtiments, comme la grandiose et ruinée filature Levavasseur (XIXe), cette patrimonialisation attentive révèle les contradictions de l’époque. Plusieurs articles traitent des adductions d’eau paysannes, peu monumentales mais très techniques, avec les systèmes propres à chaque région : les canaux d’arrosage du Roussillon, l’irrigation gravitaire du Briançonnais, les rigoles champêtres du Charolais, autant de séculaires et fragiles pratiques locales qui rentrent en conflit avec des exigences écologiques déplacées ou la volonté étatique de tout régler administrativement : « Elinor Orstrom, dans ses théories sur la gouvernance des ressources communes naturelles, a élaboré la notion de bien commun, c’est-à-dire de ressources partagées et assujetties aux dilemmes sociaux. Ces ressources sont difficiles à sauvegarder car ni la privatisation, l’accès ouvert ou l’intervention publique ne sont en mesure d’en assurer une gouvernance efficace et appropriée. » La revue Monumental parle de tout le patrimoine et, forcément, c’est tout le politique qui ressort, dans les buts poursuivis, dans les choix opérés, dans les tensions mises à jour. Les rigoles du Val d’Arconce et le modeste regard du Trou-Morin, qui nous rappelle que ce sont les hospitaliers de Saint-Lazare qui allèrent chercher l’eau du côté du Pré-Saint-Gervais, deviennent plus importants que l’aqueduc de Roquefavour. (À signaler aussi le point sur les travaux de Notre-Dame de Paris et l’article sur la cathédrale de Cahors et la relique de la Sainte coiffe).

Monumental, 2019-2. Patrimoine de l’hydraulique. Ed. du Patrimoine, 2020, 128 p., grand format, 30 €.
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Auteur de l'article : Richard de Sèze