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«Le fait national ne s’est jamais si bien porté !»

Il apparaît vraiment très difficile de sortir Maurras de la diabolisation. Même ceux qui sont proches de ses enseignements estiment que son image ne peut que porter préjudice à leur cause. Dès lors, à quoi bon lui consacrer un livre de 450 pages ?

La diabolisation, qui est toujours une défaite de la pensée, ne durera qu’un temps. Il est du reste intéressant de noter comment elle est entretenue artificiellement par une gauche intellectuelle qui n’a plus rien à dire et voit dans le bushisme mental – un camp du Bien, qu’elle incarne, un camp du mal, qu’elle définit à l’aune de ses préjugés – un refus confortable de toute disputatio. Quant à ceux qui sont proches des enseignements de Maurras, ils redoublent bien souvent, surtout s’ils font profession de catholicisme, dans la diabolisation. Or, compte tenu du retour d’une droite intellectuelle qui ne s’excuse plus d’exister et entreprend son aggiornamento, l’antimaurrassisme primaire me semble un combat d’arrière-garde, surtout chez les royalistes. Toute tradition est critique : il faut appliquer cet adage maurrassien à Maurras lui-même. C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à faire le point sur la question de l’antisémitisme, Maurras étant devenu aujourd’hui « l’écrivain antisémite » quand il était encore naguère le doctrinaire du nationalisme intégral, c’est-à-dire de la monarchie. Réduire Maurras à un antisémitisme qui n’est pas central dans sa pensée est à la fois intellectuellement malhonnête et ridicule, car Maurras est un continent, comme le disait Thibaudet.

Il faut s’entendre sur l’humble bien commun.

Une partie importante de votre livre est consacrée à l’anthropologie maurrassienne : Maurras a-t-il vraiment, sur ce point, un message important à délivrer ?

Si elle est en grande partie héritée de l’aristotélo-thomisme, en cette période de déchristianisation de l’Europe, qui laisse la porte ouverte à tous les dangers du transhumanisme, l’anthropologie maurrassienne doit être approfondie en ce qu’elle rejoint l’enseignement chrétien par d’autres voies. Elle peut donc être le point de rencontre, comme l’est l’empirisme organisateur, «compromis laïc» disait Maurras, de différentes traditions qui ont en commun de refuser les barbaries qui s’annoncent dans la négation de la loi naturelle et donc de toute nature humaine. Cette anthropologie permet à «Celui qui croit au Ciel / Celui qui n’y croit pas», pour plagier Aragon, de se retrouver dans une approche commune. Une telle approche est nécessaire dans une société qui n’a plus de facteur d’unité, ce qui était déjà le cas à la fin du XIXe siècle, comme Maurras l’avait fort bien compris, ce qui explique toute son œuvre. Malheureusement, la dislocation s’est encore aggravée. Il faut s’entendre sur l’humble bien commun, et cela devient d’autant plus urgent que c’est l’homme lui-même, dans ce qu’il est profondément, qui est aujourd’hui attaqué.

Seules les élites françaises croient dans le dépassement du fait national.

La France a été la grande affaire de Maurras : l’évolution du monde – Internet et les migrations notamment – ne condamne-t-elle pas la nation comme une entité vieillissante ? Si Maurras revenait aujourd’hui, que dirait-il ?

Qu’on le regrette ou non, le fait national ne s’est jamais si bien porté ! La véritable Europe, de la Pologne à l’Italie, en passant par la Hongrie, voire l’Espagne, qui refuse l’indépendance de la Catalogne, en est le signe à la fois éclatant et paradoxal. Seules les élites françaises croient dans le dépassement du fait national : Maurras reprendrait le combat en l’adaptant aux nécessités de notre temps.

Axel Tisserand, Actualité de Charles Maurras. Introduction à une philosophie politique pour notre temps. Pierre Téqui éditeur, 2019, 456 p., 24 €.

 

 

 

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Auteur de l'article : Christian Tarente

Journaliste