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Jean-Pierre Marielle, ou Porthos est mort

Il était une fois trois mousquetaires qui, suite à leurs exploits, devinrent ducs, et même grands ducs. Le premier, doué d’un physique imposant et assez enveloppé, vengea la mort de sa femme dans son château à l’aide d’un vieux fusil, le second, facétieux à souhait, parfois sautant et virevoltant, se montrait en laquais idéal mais se transfigura en officier de la Marine, frappé tragiquement par la maladie du crabe sans recours et la trahison, le troisième était le type de bravache, géant tonitruant, tour à tour désopilant, grotesque séducteur, en ville de Pont-Aven, mais aussi splendide hobereau breton, quand il défiait le Régent. Ces trois acteurs aux registres différents étaient liés par une rare qualité, celle d’un art de la voix et de la diction. Voix graves remarquablement placée à l’aune de celle des chanteurs d’Opéra.

A l’image du Roman d’Alexandre Dumas, les trois mousquetaires étaient en fait quatre, car ils gravitaient autour de d’Artagnan, l’Homme de Rio. Il faudrait ajouter à cet aréopage, les noms des élèves de leurs prestigieux professeurs, Louis Jouvet, Georges Le Roy et René Simon : Annie Girardot, Françoise Fabian, Michel Beaune, Bruno Cremer, Jean-Pierre Mocky, Claude Rich et Pierre Vernier, et celui qui leur montait leurs scènes de concours, Jean Périmony. Ces Mousquetaires appartenaient à ce que l’on appelait la bande du Conservatoire, c’était la bande à Bebel. Parmi eux, Jean-Pierre Marielle était un acteur atypique, coléreux à la voix plus profonde que caverneuse.

Après son passage au Conservatoire, il fut engagé dans la compagnie Grenier Hussenot, fondée par deux acteurs et metteurs en scène qui travaillaient sous forme artisanale, c’est-à-dire avec le retour à l’art du mime, de l’expression corporelle et de l’improvisation. Cette compagnie fut surnommée par Yves Robert : la Troupe Liberté. C’est là où il découvrit le répertoire d’Harold Pinter. Par la suite il se tourna vers le cabaret en compagnie de Guy Bedos.

Puis débute une grande carrière grâce à sa personnalité hors de pair qui lui permit d’interpréter des rôles exceptionnels dans les domaines du grotesque (dans le sens théâtral), de la démesure, et souvent aussi avec une intériorité dans des personnages aux résonnances tragiques. Il avait par ailleurs le secret de transfigurer la position de second rôle en celui d’acteur de premier plan et de sublimer son personnage lorsqu’il tenait le rôle principal.

En survolant ce grand parcours, on pourra souligner sa carrière sur les planches avec plus de quarante interprétations dont le Guerre et Paix au Café Sneffle de Rémo Forlani (1969), pièce burlesque écrite en alexandrin, Les Poissons rouges de Jean Anouilh, (1970), où il joue le rôle d’un aristocrate désabusé, Clérambard de Marcel Aymé (1986), rôle emblématique, et en final son aimable conversation avec la Correspondance de Groucho Marx, où il était en compagnie de son vieux complice Pierre Vernier, dans une mise en scène de Patrice Leconte au Théâtre de l’Atelier. Sans oublier son interprétation dans Le Retour d’Harold Pinter qui lui valu un Molière du meilleur comédien en 1994.

S’il fut très présent à la télévision avec plus de 36 interventions notables, il nous faut nous retourner sur sa carrière cinématographique avec plus de cent films à son actif. Week-end à Zuydcoote d’Henri Verneuil, dans lequel il interprète un prêtre devenu soldat dans cet imbroglio, ce « foutoir » que fut la débâcle française lors des débuts de la seconde guerre mondiale, Le Diable par la queue de Philippe de Broca où il joue le rôle d’un « playboy » ridicule mais plein de saveur, Que la fête commence de Bertrand Tavernier dans le rôle du Marquis de Pontcallec, bravache, dérisoire et pourtant héros, Dupont Lajoie d’Yves Boisset et Un moment d’égarement de Claude Berri, personnages de beaufs criminels qui suscitent auprès des spectateurs une sorte de miséricorde grâce à la sincérité de leur interprète, Les Galettes de Pont-Aven de Joël Séria où il joue un représentant en parapluies séduit par une nymphe, avec une scène d’anthologie où il lui avoue son attrait avec un monologue mémorable plein d’érotisme mais, grâce à son talent, sans aucune vulgarité malgré son langage cru, le Coup de Torchon de Bertrand Tavernier, film corrosif dans lequel il interprète tour à tour un proxénète qui est assassiné et son frère venu à sa recherche, puis le fameux, Uranus de Claude Berri, film crépusculaire sur l’épuration, dans un rôle d’ingénieur cynique, revenu de tout mais conscient de la lâcheté des hommes, et enfin et surtout, en 1991, Tous les matins du monde d’Alain Corneau dans le rôle de Sainte Colombe, violiste veuf qui vit reclus à la campagne avec ses deux fille, à l’écart de la Cour de Louis XIV qui le sollicite en vain, et qui devient le maître de Marin Marais, musicien de renom interprété dans sa jeunesse par Guillaume Depardieu et dans son âge adulte par son père Gérard Depardieu, lors de sa carrière artistique brillante à Versailles. L’interprétation de Jean-Pierre Marielle relève d’une démarche voisine du jansénisme. On a rarement assisté à une prestation aussi proche du mysticisme avec une profondeur autant dans le style que dans l’exercice de l’intériorité. Ce film attira plus de 2 millions de spectateurs en salles. Ce en quoi on peut constater que le public français est loin d’être médiocre dans son goût. Enfin, cerise sur le gâteau, Les Grands Ducs de Patrice Leconte, dans lequel il joue son propre personnage, le cabot hâbleur, mais sûr de son génie.

Après la disparition de Philippe Noiret – Athos et Jean Rochefort – Aramis, Jean-Pierre Marielle a rejoint ses amis de la bande du Conservatoire au paradis des saltimbanques devenus les icônes du grand art de l’interprétation. Seul reste Jean-Paul Belmondo, isolé mais encore combattant.

 

 

 

 

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Auteur de l'article : Bruno Stéphane-Chambon

Chroniqueur théâtre