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In memoriam

Zeev Sternhell est mort pendant le confinement. Il était devenu célèbre pour avoir dénoncé, à grand fracas, les origines françaises du fascisme. Les hommages ne tournaient qu’autour de ça. Précisant peu à peu sa pensée, au fil de ses ouvrages, il en était venu à imaginer un fascisme français chimiquement pur, c’est-à-dire débarrassé des poids gênants de la cohérence idéologique et de la réalité historique. L’édifice hors-sol avait donc tous les mérites nécessaires aux yeux des journalistes, surtout français, avides de jeter contre les nationalistes quelques piques supplémentaires. Les historiens, eux, s’ils avaient d’abord salué une approche originale dans la recherche des sources, avaient fini par s’étonner d’un discours qui tenait moins de la recherche historique que de la mauvaise philosophie politique (il ne suffit pas de critiquer les Lumières et le parlementarisme pour être fasciste, et même au contraire, si l’on en croit F. Le Moal et sa décisive Histoire du fascisme). Zeev Sternhell réagit comme l’homme de gauche qu’il revendiquait d’être : il dénonça le complot des historiens fascistes français, qui comprenaient, entre autres, Michel Winock et Serge Berstein ; ils furent surpris. La polémique dura 40 ans. Les éditions Perrin ont réédité un ouvrage de 2014, augmenté d’une très copieuse deuxième partie, où des spécialistes, historiens confirmés et chercheurs intègres, comme Pierre-André Taguieff, donnent leur vision de l’homme Sternhell et de ses travaux. Il en ressort que Sternhell, entêté par la gloire d’avoir trouvé une prétendue origine du fascisme, avait complètement abandonné toute rigueur scientifique, faisant du Colonel de La Rocque un fasciste – rappelons que non seulement il n’appela pas à renverser la république mais qu’en plus il fut résistant… –, ne comprenant rien à Gobineau et au socialisme eugénique, et allant jusqu’à considérer que le nazisme et même le fascisme italien sont moins fascistes que les penseurs réactionnaires français du XIXe et du début du XXe, Maurras en tête. Cette série d’études est néanmoins passionnante : leçon de recherche historique, d’abord, elle est aussi une belle mise en perspective de la manière dont la gauche cherche en permanence à s’absoudre de ses tentations totalitaires, et, enfin, elle comprend maints aperçus passionnants sur les idées et les hommes français, de tous les bords, qui pensèrent l’État et tentèrent de réformer la république. Sternhell aura eu le curieux mérite d’obliger les historiens français à ajouter toutes les nuances nécessaires à un débat d’idées souvent brouillé par les jugements tout faits et les ignorances confortables.

Fascisme français. Sous la direction de Serge Berstein et Michel Winock. Perrin, 2020, 426 p.,10 €.
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Auteur de l'article : Philippe Mesnard