Gender fluid

Vous reprendrez bien un peu de littérature dite « de genre (s) » ? Cinq livres au menu, entre premier roman et mafieuses à l’humour dévastateur, entre un retour en Afrique du Sud, un doux voyage au Mexique et une Amérique qui a perdu son ombre.

Ce premier roman noir de Marlène Charine a obtenu le Prix du Polar Romand 2020, un prix qui attire l’attention : il y a 25 ans, le polar suisse a connu un renouveau, une révolution, avec Un café, une cigarette, de Jean-Jacques Busino. Depuis, les amateurs de noirs regardent de l’autre côté des Alpes en quête de pépites sombres. L’histoire : lors d’une intervention de routine à Paris, Cécile Rivère, une jeune gardienne de la paix déjà désabusée, en particulier par un collègue en effet très bête, entend une femme appeler au secours dans un appartement pourtant vide. Le lendemain, on apprend que la locataire a été assassinée à des centaines de kilomètres de là. Cécile n’a pas pu l’entendre.

Sauf si… le fantastique ou le paranormal faisaient partie du réel. Mais quand on est flic, on croit au Mal (et on lutte contre, c’est une vocation), pas aux fantômes. Moquée, Cécile est recrutée par le capitaine Kermarec, le seul à ne pas la prendre pour une folle, le seul prêt à lui donner sa chance. Il ne croit pas plus aux « affaires non élucidées » à la X-Files, il a confiance en Cécile, simplement. Une histoire originale dans un monde du polar français où les phénomènes inexpliqués sont peu présents, avec des personnages attachants et très bien campés, y compris dans leur mal-être, Cécile et son franc-parler qui décoiffe, son humour, sa jeunesse et son vocabulaire, Kermarec, calme en apparence, partant du principe que s’il y a un résultat peu importe qu’il ne soit pas explicable rationnellement. Cécile et Kermarec vont enquêter sur la mort d’une infirmière de vingt-cinq ans, décrite comme un modèle de gentillesse par ses proches. Elle cache de sombres secrets. Tombent les anges est un roman qui a de vraies qualités, l’intrigue, les relations entre les personnages, le sentiment ressenti par le lecteur d’entendre parler de choses qui lui sont proches. Il a aussi des limites, excusables, c’est un premier roman. Si l’histoire bénéficie de l’originalité de Cécile, elle demeure assez classique, tant dans le fond que dans la résolution. Pour cette dernière, l’on pourra être surpris par le fin mot de l’histoire si l’on a rien vu venir… mais l’on peut tout aussi bien avoir vu venir les choses. Une fois les pages fermées, un sentiment mitigé donc : un premier roman noir plutôt réussi, s’inscrivant bien dans les codes du genre, mais, justement, s’y inscrivant peut-être un peu trop, dans sa construction. Le tout donne envie de lire le prochain noir de Charine.

Marlène Charine, Tombent les anges, Calmann Lévy Noir, 2020, 270 p., 19,50 €

Les Mafieuses, roman noir de Pascale Dietrich, a obtenu le Grand Prix du roman noir Français de Beaune, même si le festival ne s’est pas tenu physiquement. Un prix qui est toujours un vrai gage de qualité. Le roman est passé en poche durant l’été.

C’est sans conteste le roman noir le plus hilarant et jubilatoire que j’ai lu depuis fort longtemps. L’action se déroule à Grenoble et dans les Alpes, Pascale Dietrich utilise volontairement tous les codes du roman noir, y compris en ce qui concerne les rebondissements. Dina et Alessia Acampora sont les filles d’un parrain de la mafia. Si Dina a choisi de s’investir dans l’humanitaire par esprit de contradiction, Alessia n’a pas d’états d’âme : dans sa pharmacie, « homéopathie » est le nom de code pour « cocaïne » et « Carte vitale » signifie « tu es en danger de mort ». Des femmes de caractère, fusil à pompe et séances de yoga. Mais le parrain, Léon, tombe dans le coma… et il a collé un contrat sur la tête de son épouse juste avant de mourir. Pourquoi ? Et qui est le tueur embauché ? Pour sauver leur mère, les filles prennent les choses en main et doivent en premier lieu régler le compte de l’africain, ce dealer noir qui essaie de leur piquer des territoires. Sous ses apparences bon enfant, le roman n’a pas sa langue dans sa poche, montrant aussi que le rôle des femmes n’a jamais été anodin, dans aucune famille. Pascale Dietrich raconte une histoire qui pourrait être terrifiante mais qui est avant tout une sacrée expérience de lecture, haut moment de plaisir, éclats de rire en lisant. Drôle, enlevé, bourré d’humour noir, succulent. Un coup de cœur, pour ma part.

Pascale Dietrich, Les mafieuses, J’ai lu, 2020, 192 p., 7,10 €

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête. À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, sniper de son état, mène une vie modeste et clandestine, rangée mais hantée par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie, à moins qu’il ne soit lui-même cette proie ? Voilà un très bon Meyer. L’écrivain nous plonge dans les méandres violents de l’actuelle Afrique du sud, sur fond politique. Les anciens de « la Lutte », combattants de l’ANC, derrière Nelson Mandela, pour la liberté, l’égalité, la fin de l’apartheid… ont vieilli. Et le pays n’a pas rempli ses promesses de liberté ou d’égalité. Le président est corrompu, organisant une kleptocratie à son profit, à celui de ses amis, mais aussi de personnes venues d’ailleurs fort peu recommandables… Un roman réaliste sur ce qu’est devenue l’Afrique du Sud.

Deon Meyer, La proie, Gallimard, Série Noire, 2020, 566 p., 18 €

À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de masquer l’explosion de la criminalité. Les morgues du Mexique débordent de cadavres anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit à travers le désert par vieux et gros, deux hommes au passé douteux. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, dormant en espérant ne pas être buté par l’autre, vieux et gros, mutuellement dépendants, se dévoilent peu à peu l’un à l’autre. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent à l’oubli ? Un endroit qui existe concrètement, dans les montagnes, avec des cités de civilisations oubliées de tous, de Vieux et de Gros, surnoms des deux principaux personnages du livre, des Mexicains mais pas des Européens, préoccupés d’histoire, comme le montre l’entrée en scène incroyablement décalée d’un archéologue, en panne d’essence, qui soudain découvrira la réalité du pays où il croit venir étudier, travailler. Il cherche des cités disparues, il trouve des cadavres transportés en camion.

On meurt pour un oui ou pour un non, les gamines de treize ans sortent de l’enfance le jour d’un viol, on la ferme parce que c’est comme ça et que ce monde ne changera pas. Un road movie terrible, sombre, réaliste, on imagine très bien que cette histoire peut être vraie, et d’ailleurs elle part d’un fait divers (157 cadavres retrouvés dans un semi-remorque près de Guadalajara en septembre 2018). Noir, c’est noir, ce roman bouscule d’autant plus que le monde, hors pays les plus riches, ressemble à cela. C’est ténébreux, l’humain. Avant de lire Mictlán, il faut se préparer à en sortir bouleversé.

Sébastien Rutès, Mitclán, Gallimard, « La Noire », 2019, 155 p., 17 €

Peng Shepherd est née et a grandi à Phoenix, en Arizona, mais elle a aussi vécu à Pékin, Kuala Lumpur, Londres, Los Angeles, Philadelphie ou New York. C’est peut-être pour cela que Le livre de M est un roman des grands espaces, un road movie. Dans cette Amérique post-apocalyptique décrite dans son premier roman, Shepherd conduit son lecteur dans une ambiance où personne n’est plus à l’abri, sinon en un lieu que chacun découvre vite : tous les chemins mènent à La Nouvelle-Orléans. Ce n’est pas un hasard, l’Amérique n’a pas perdu la mémoire de l’ouragan. Par contre, dans le roman, chacun perd la mémoire. Cela ne se produit pas en un instant : l’on perd d’abord son ombre, elle disparaît comme celle de cet homme sur un marché en Inde, le premier à l’avoir perdue, puis l’on perd des souvenirs et, enfin, l’on ne se souvient plus de rien. Avec la perte de l’ombre et celle de la mémoire, tout s’écroule vite et la situation vire à un chaos généralisé. La catastrophe est mondiale. Un premier roman original, riche d’idées surprenantes, une métaphore intéressante de notre monde, avec un bémol : l’éditeur pouvait rendre service au jeune écrivain en l’aidant à alléger le roman d’une centaine de pages, ce qui eut donné un rythme plus soutenu. La lecture est néanmoins plus qu’intéressante.

Peng Shepherd, Le livre de M, Albin Michel, 2020, 584 p., 24,90 €
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Auteur de l'article : Matthieu Baumier

Publication de l'article : 28 septembre 2020