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En attendant… – 1

En attendant que le rideau rouge se relève, un retour sur les grands serviteurs du théâtre pourrait être un remède pour calmer nos impatiences.

Aux origines

À l’origine, le chant et la danse sont les moyens d’expression du sacré et du profane. En Orient, les représentations des prêtres hindous permettent d’enseigner et de retranscrire les légendes brahmaniques et bouddhiques. Les sources essentielles appartiennent à la mythologie inhérente au Mahābhārata et au Rāmāyaṇa. La codification de la cérémonie théâtrale correspond à l’arrivée du Nâtyashâstra, conçu et rédigé par le sage Bharata dans les années 200 av. J.-C.

En Extrême-Orient et bien plus tard, essentiellement au Japon, l’art du Nô, institué au XIIIe siècle, trouve son apogée au XVe siècle et perdure jusqu’à ce jour, et donnera lieu à une autre forme dramatique, plus populaire, le Kabuki. Cet art qui unit la pantomime et la musique est représenté par des acteurs pourvus d’un masque qui relatent les fait et gestes de l’épopée nippone, retransmise par les bonzes errants.

Dans le monde hellénique, le premier acteur s’appelait Thespis, dont la naissance semble être datée du VIe siècle av. J.-C. Il fut aussi l’initiateur de la tragédie grecque, et l’on trouve ses premières traces dans Les Guêpes d’Aristophane (422 av. J.-C.) et dans les inscriptions des marbres retrouvés en l’Ile de Paros qui relatent les événements notables antérieurs aux années 264-263 av. J.-C. La première interprétation de Thespis remonterait à 534 av. J.-C. Certainement auteur à l’origine, bien qu’on lui attribue quatre pièces contrefaites par Héraclide, il mit sur la scène des amphithéâtres les récits d’intrigues inspirées par la légende avec ses luttes entre les dieux, mais aussi, principalement, par le mythe de Dionysos et de ses Ménades. Il agença ses pièces en divisant le chœur et en faisant apparaitre un personnage indépendant chargé des tirades, lui même ancêtre du coryphée.

Thespis inventa donc le métier d’acteur en introduisant le protagoniste (rôle principal) avec le deutéragoniste (rôle secondaire) d’Eschyle et le tritagoniste (troisième rôle) de Sophocle. Afin de faire connaître ses œuvres il partait souvent en tournée, aux alentours d’Athènes d’où l’expression « monter sur le chariot de Thespis » ce qui signifiait que pour ces voyages, on optait pour le métier d’acteur.

On retrouvera avec un plaisir non dissimulé l’épopée des comédiens en tournée avec le deuxième chapitre du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, dans lequel le baron de Sigognac décide de déroger provisoirement, pour rejoindre une troupe de comédiens errants sous le titre de : Le chariot de Thespis ! S’ensuivit la Poétique d’Aristote, avec le dithyrambe en honneur à Dionysos.

Avant l’Empire

Survolons avec les ailes d’Icare, sans les brûler, les grandes ères du théâtre qui recouvrent les Romaines, les Mystères du Moyen Age, les farces, les soties… Le Jeu d’Adam, nous fait passer de la célébration du rite théâtral de l’intérieur de la cathédrale au Parvis.

Le théâtre, en langue vulgaire dit jeu, se répand avec Rutebeuf, Adam de la Halle et Jean Bodel. Laissons l’Apologie du Théâtre de Georges de Scudéry et qu’entrent en scène Pierre Corneille, Paul Scarron, Molière, et Jean Racine !

Avec Poquelin, la comédie française prend ses titres de noblesse. Elle déroge avec les tragédies de commande (Zaïre, Mahomet), grandiloquentes, moralistes à souhait et, à ce jour, injouables et qui seraient d’ailleurs actuellement censurées par l’oligarchie bienpensante.

Le débat reste entier avec Jean-Jacques Rousseau qui condamne le théâtre et son côté immoral en publiant sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758). Son ennemi Diderot nous servira sa soupe larmoyante, avec un essai dont la théorie est contestable mais toutefois d’un grand intérêt : Le Paradoxe du Comédien écrit sous forme de dialogue entre 1773 et 1777. Heureusement, Goldoni vient d’Italie pour prêter main forte à Marivaux, l’opportuniste Beaumarchais enflamme Paris avec le Barbier de Séville (1775) et le Mariage de Figaro (1784). C’est à cette époque qu’avec un succès grandissant de nouveaux styles apparaissent liant texte, musique, danse avec le vaudeville et l’opéra comique.

Du Boulevard au Cartel

Viennent la révolution et son corollaire l’Empire. Le petit tondu se révèlera avisé, et de goût. Amateur de théâtre, il se lie au grand tragédien Talma et, en 1807, rétablit le « Privilège » pour quatre théâtres privés et quatre subventionnés dont le Théâtre Français, ce qui l’amènera lors de ses campagnes de Russie à rédiger le Décret de Moscou modifiant les statuts de la Comédie-Française. Par la suite, durant la Restauration, apparaitra le « Boulevard du Crime », et surtout le drame romantique illustré par la bataille d’Hernani, opposant classiques et modernes. S’ensuivent des modes diverses avec le drame naturaliste représenté par André Antoine et Emile Zola, et le drame symboliste représenté par Maurice Maeterlinck.

C’est durant cette seconde partie du XIXe siècle qu’émergent les monstres du théâtre, Frédéric Lemaître, Sarah Bernhardt, Mounet-Sully, Coquelin…

À la charnière du XXe siècle, trois coups flamboyants sont frappés sur la scène du Théâtre de La Porte-Saint-Martin avec Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, puis au Théâtre de la Ville, rebaptisé Sarah Bernhardt par l’interprète mythique de l’Aiglon, du même auteur.

En rupture avec cette période flamboyante apparait une nouvelle école. Sous l’influence d’André Antoine, on se rapproche du naturalisme et de la sobriété. On libère le jeu de l’acteur et on abandonne le cabotinage. La déclamation retrouve son naturel avec une diction précise dénuée de toute emphase. Apparait alors Louis Jouvet qui joue en face des Guitry ! Le Cartel est créé et rassemble Louis Jouvet, Gaston Baty, Charles Dullin et Georges Pitoëff et est rejoint par le théâtre populaire de Firmin Gémier, ancêtre de Jean Vilar.

La fée électricité

Mais il est dans ce renouveau de la mise en scène, un élément majeur, souvent omis par les chroniqueurs, l’invention de l’électricité. De ce fait l’éclairage sur scène peut être aussi important que le décor lui-même ou, parfois, le dominer. La fermeture et l’ouverture du rideau peuvent laisser place à un « noir » et un « plein feu » instantané, le projecteur, appelé « poursuite », peut suivre un personnage en le mettant en exergue, et la projection des coloris par les spots habillent d’un ton unique ou composé le décor.

L’exemple le plus parfait de l’usage de cette technique fut celui, initié par Jean Vilar, pour sa mise en abyme de la scène, dite de la forêt dans le Don Juan de Molière. Le parti pris de jouer sans décor sur le grand plateau du TNP l’amena à fixer des projecteurs verticaux afin de propager des faisceaux lumineux simulant les troncs d’arbre. Ainsi l’acteur, récitant la fameuse tirade dans laquelle Don Juan fait part à Sganarelle de son scepticisme quant à la médecine et conteste l’existence de Dieu, circulait entre les colonnes de lumière en les caressant de sa main.

Ainsi un nouveau métier artistique est né : celui de l’éclairagiste, peintre de l’illusion. Depuis tous les grands acteurs, parfois devenus professeurs, prendront la relève. Vont alors cohabiter le Cartel et le Boulevard, et ce jusqu’à nos jours.

 

 

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Auteur de l'article : Bruno Stéphane-Chambon

Chroniqueur théâtre
Publication de l'article : 2 décembre 2020