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Éloge de la paresse, suivi de celui du Nord

Le précédent roman de Stéphane Hoffmann – présenté ici-même il y a juste deux ans – était excellent, le nouveau, Les belles ambitieuses, est remarquable.

L’ambition de peindre l’évolution de la haute société française entre 1970 et la fin du siècle se colore de réminiscences proustiennes, mais au lieu de faire de la musique de chambre trouée de quelques amples variations symphoniques, Stéphane Hoffmann joue de la musique viennoise : ça commence en valse, et ça finit en polka, avec juste ce qu’il faut de triangle et tintements de clochettes – les « hu ! hu ! hu ! » de la comtesse de Florensac. C’est champagnisé, fleuri, surprenant, et tellement chic ! Mais d’un chic vu par quelqu’un qui s’en détache. Le héros, qui appartient à la haute bourgeoisie versaillaise, a décidé de vivre pour le plaisir, en paresseux. Il a des amis, qui finiront mal puisqu’ils feront carrière, des amies aussi, « les belles ambitieuses », formules empruntée au Musset des Trois marches de marbre rose. Musset était le plus intelligent des romantiques, pas étonnant que Stéphane Hoffmann l’apprécie, lui qui est délicieusement malin ! Rosse, finaud, rigolo, acéré, assez trouble pour écrire des choses inconvenantes, assez distingué pour rester toujours impeccable.

L’histoire se déroule en trois époques : la jeunesse, l’âge adulte et la maturité, durant lesquelles le héros reste imperturbablement fidèle à lui-même, à sa marraine, qui le soutient, et à la femme qui lui enchante la vie, qu’il appelle joliment Coquelicot, une sorte d’Ève qui n’aurait jamais quitté le paradis, au moins en est-elle si bien convaincue qu’elle fait tout pour y rester. Cette idylle n’empêche pas le héros de se marier avec une ambitieuse d’un genre plus ostentatoire : Isabelle de Surgères. Mais quand il se souvient enfin que Ronsard n’a pas épousé Hélène de Surgères, il divorce, avec tact, et élégance.

Curieux qu’il ait pu oublier ce point capital, car il s’agit d’un garçon qui lit beaucoup et bien, comme en témoignent les références littéraires, parsemées dans les pelouses comme des crocus dans les champs hollandais : il fait si bon vivre où « tout n’est qu’ordre et beauté » ! On a même des morceaux extraits de quelques longues phrases du grand Marcel, pour redire, par exemple, que la vie des mondains se passent à rechercher la compagnie des gens « qui ne sont pas leur genre ».

Proust était un moraliste distingué, Stéphane Hoffmann en est un épatant, qui ose décliner les recettes de la morale du bonheur dans un monde qui s’écroule. Il y a l’audace d’un Dutourd ou d’un Marcel Aymé chez ce timide qui s’amuse à nous provoquer pour la bonne cause. Je recommande particulièrement ses vues sur l’amitié et sur l’amour. Et puis, pour varier les points de vue, il en fait dire de bien profondes à ses personnages les plus fins, ainsi Coquelicot juge-t-elle une ambitieuse : « elle ne sera jamais heureuse parce que ce qu’elle n’a pas est plus important pour elle que ce qu’elle a. »

Stéphane Hoffmann a évidemment des idées merveilleuses sur les choses qui font le charme de la vie, et il a l’art exquis de les introduire par les circonstances romanesques elles-mêmes. C’est ainsi que son héros se retirant quelque temps dans sa propriété familiale où il y a un jardin, il nous livre sur ces petits paradis (paradis vient d’un mot persan qui signifie jardin, je le précise pour les jeunes gens) des réflexions passionnantes : « Nous sommes les enfants de nos jardins. Nous les dessinons, ils nous façonnent. Nous croyons les entretenir, ils nous tiennent. » Cet art de faire palpiter les mots, en papillonnant d’entretenir à tenir, c’est celui d’un magicien de la langue.

Enfin, voilà un monsieur qui a des vues sur l’histoire de France d’une pénétrante justesse, et qui les propose sans en avoir l’air, nous obligeant à faire un petit effort d’attention. En nous peignant notre histoire récente, il éclaire toutes nos mésaventures depuis Crécy, Azincourt jusqu’aux Gilets jaunes : « les dirigeants français ont toujours été, restent et resteront des gandins élégants et méprisants ne comprenant rien au pays qu’ils prétendent conduire. » En faisant portraiturer Giscard d’Estaing par la marraine du héros, il dessine en filigrane le président Macron, qui a gardé le vernis, mais a quand même perdu la qualité « ancienne France » dont Giscard portait encore de jolies traces : « Un snob. Sa vanité le perdra. Il est très intelligent, mais il ne comprend rien. Il sait tout, mais il ne sent rien. Tellement plein de lui-même. »

Et puis, dernière chose mais non la moindre (inutile de jaboter globish), Stéphane Hoffmann manie la langue française avec un respect passionné, ce qui n’empêche ni l’originalité, ni la saveur, tout au contraire – voilà ce qu’on savait dès le collège dans un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître.

J’ai fini mon prêche. J’oubliais le prénom du héros : Amblard, variante d’Amable : saint Amable, prêtre de Riom au Ve siècle, se fêtait le 3 juillet. Amen. Que Stéphane Hoffmann continue de nous enchanter, nous l’en prions.

Pour compléter votre cure de bonheur, je vous conseille le Dictionnaire amoureux du Nord de Jean-Louis Fournie. On devine que ce monsieur-là n’a pas fait un dictionnaire ordinaire, et qu’il s’est bien amusé. Décidé à ne pas répéter ce que les autres ont dit, il nous parle d’un Nord où il est né, où il a vécu une enfance étonnée, où il revient avec bonheur. De ce point de vue, la série d’articles sur Arras, sa ville natale, est un enchantement. Quand il parle de la télévision, c’est du Fournier tout pur : lui qui a été réalisateur préfère raconter comment il a découvert la merveille dans une vitrine ; « La piste aux étoiles » lui fait évoquer des souvenirs de catéchisme, et il conclut sur le temps où il s’est déguisé en paysan, passant ses soirées à la ferme « devant une assiette de soupe et une télévision qui [le] nargue ». Il ne faut pas se demander pourquoi il nous donne un article sur la télévision : Monsieur Fournier fait ce qu’il veut – voyez, pour confirmation, comment il justifie l’entrée consacrée au peintre Boudin.

Il nous parle surtout des villages – prenez l’article Terdeghem, un modèle –, des petites gens, de tout ce dont les « gandins élégants » rêvent de nous priver. Il nous fait saliver en évoquant la cuisine de ces estaminets de campagne, où il fait si bon vivre et chanter. Tout le monde sait que le Nord, c’est la bière et le genièvre, et depuis Dany Boon, que son fromage est le maroilles ; eh bien, Jean-Louis Fournier trouve le moyen d’être neuf en occupant les trois quarts de l’article Maroilles par le sermon que le père abbé de Wisques a prononcé pour le millénaire du fromage en 1961.

Il nous rappelle que le Nord fut de tout temps une terre de haute culture, que ses écrivains et ses artistes sont mondialement connus, qu’ils ont inventé des tas de choses, dont le théâtre profane moderne avec Adam de La Halle, natif d’Arras bien avant l’ami Bidasse. Qu’on y trouve de remarquables musées. Qu’il y a Dany Boon et Line Renaud, mais aussi Watteau, Carpeaux, Bernanos, Georges Prêtre, Jean Piat… Que le général de Gaulle est né à Lille, et que les héroïques bourgeois de Calais furent immortalisés dans le bronze par Rodin.

Je dois me limiter à cet échantillon. Continuez la visite avec votre propre volume de ce Dictionnaire, vous en serez ravi, sans pour autant être transformé en santon d’argile.

Les belles ambitieuses, Stéphane Hoffmann, Albin Michel, 2018, 272 pages, 19,50 €
Dictionnaire amoureux du Nord, Jean-Louis Fournier, Plon, 2018, 624 pages, 24 €

 

 

 

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Auteur de l'article : Michel Bouvier

Michel Bouvier vient de publier un roman policier d’un pittoresque réjouissant qui se déroule en son pays qu’il aime tant et qu’il décrit si bien. L’Émasculé du Cran-aux-Œufs. Pôle Nord Éditions, 285 p, 11€