Accueil / Culture / Détruire les entreprises familiales ?

Détruire les entreprises familiales ?

L’auteur de cet essai, Denys Brunel, ingénieur, économiste et chef d’entreprise, se présente avec humour comme « un mercenaire de luxe ». Il apporte en fait le regard d’un vrai professionnel du management d’entreprise, et extrapole à partir de ses expériences une vision socio-politique de l’entreprise familiale dans la société française.

Ayant assuré des fonctions de dirigeant dans de grandes entreprises familiales (Perrier, Suchard, Nouvelles Galeries…), il relève leurs limites, leurs freins et leurs faiblesses en connaissance de cause, et instruit le dossier essentiellement à charge.

De nombreux éléments chiffrés alimentent la réflexion, et interrogent sur la gouvernance de l’entreprise, sa permanence et sa nécessaire transformation, dans un contexte d’accélération des rythmes économiques.

La conclusion est claire. Se référant à Thomas Piketty (dont il admet certaines outrances) et à Terranova, il évoque les lourdeurs et les blocages des sociétés européennes, dont les entreprises familiales seraient un symptôme, voire une des causes intrinsèques. Anachroniques, injustes, limitées dans leur efficience et socialement contre-productives, il faudrait les éliminer à la source. C’est-à-dire au moment de la transmission.

Les solutions : taxation confiscatoire des donations et successions et donations à partir de 150 000 € (exonération au-dessous et partiellement aux 2e ou 3e degré), réduction de la réserve héréditaire, et au final dotation par la collectivité au bénéfice de tout « jeune » porteur d’un projet « crédible », à hauteur de 60 000 €. Pour favoriser l’émergence d’entrepreneurs dynamiques aujourd’hui empêchés par leur situation, leur origine ou par la sclérose du système. Avec en prime une baisse de l’impôt sur le revenu, financée par la ponction sur les patrimoines et par une dynamique créatrice de valeur.

Le livre indique toutefois que, pêle-mêle, 85 % des Français sont favorables à la réserve héréditaire ; qu’en France 70 % des entreprises de taille intermédiaire restent familiales, et constituent la trame locale de la production de biens et service ; que 4 entreprises nouvelles sur 10 auront cessé leur activité avant 5 ans d’exercice. On lit aussi que « les entreprises familiales qui réussissent sont l’exception et non la règle », mais on relève par ailleurs que 30 % des entreprises cotées au CAC 40 sont des entreprises familiales… Et, selon l’économiste Thomas Philippon, on mesurerait (comment ?) pour cette catégorie un déficit de performance de 20 % par rapport au autres.

En relevant ces paradoxes, l’idée n’est pas de faire l’apologie de l’entreprise familiale qui a comme toute structure ses faiblesses. Mais, en matière d’éclosion, de croissance et de pérennité des entreprises, la question est de savoir si c’est à l’État de décréter lesquelles ont ou non le droit à l’existence – en fonction, au fond, d’une vision plus idéologique que pratique, comme en témoigne le préambule de l’ouvrage : c’est l’argument de la « justice » qui vient en premier (« comment est-il possible qu’en république l’idéal démocratique accepte que le mérite cède le pas pour de très hautes fonctions à la naissance et au mariage ? »), avant celui de l’efficacité (risque d’incompétence). Le jugement moral précède l’analyse de la réalité.

Comme si l’on n’avait jamais connu que des gestionnaires compétents dans d’autres types d’entreprises, d’Areva à Alcatel, de Yahoo à Zodiac Aerospace…

Il existe en France des sociétés de formes diverses, des structures public/privé, des Scop, des associations… La multiplicité des formes ne conduit pas nécessairement à exclure les unes au profit des autres, mais à rechercher comment leur complémentarité peut être la force d’une économie.

Et que dire alors des monstres bâtis dans le court terme, Microsoft, Amazon, Zara, Facebook, certes par le talent de leurs créateurs, qui pour se (faire) pardonner leur rapide et colossale fortune militent à travers leurs fondations et donations pour promouvoir un monde de plus en plus volatil, déraciné, et une humanité festive et consommatrice?

Ce livre dont, le lecteur l’aura compris, nous ne partageons pas les conclusions, est riche d’enseignements, il illustre l’esprit du temps, du monde nouveau que l’on nous prépare. Il aide à comprendre.

Après cette lecture, deux questions peuvent être posées. D’une part celle des féodalités qui, quelle que soit leur forme, constituent des trusts entrepreneuriaux en concurrence avec la politique des États. D’autre part celle de la régulation des structures d’entreprise, familiales ou autres, au moment de leur cession, car elles sont ou non génératrices d’emploi et de bien-être social.

C’est autre chose que la croyance en une destruction créatrice, version prosaïque du mouvement perpétuel.

Denys Brunel, Le Crépuscule des Héritiers. Nouveau Monde éditions, 2020, 19 €.
Partagez l'article...
Share on Facebook
Facebook

Auteur de l'article : Jean Viansson-Ponté