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Des cordes au firmament

Le credo de Jacques Boisgallais (1927), artiste discret et généreux, est de transcrire musicalement « les variations d’une vie intérieure où le classicisme et le romantisme ne s’affrontent plus mais, au contraire, deviennent complémentaires. » Son langage inventif toujours lyrique, qui mêle élégance retenue, tension véhémente et profonde expressivité, l’impose comme l’un des plus remarquables représentants de l’école française. L’impression qui se dégage à l’écoute de ses œuvres pour cordes est celle d’une rare cohésion de pensée.

Au Conservatoire de Paris, ses professeurs avaient pour nom Marcel Samuel-Rousseau, Simone Plé-Caussade, Darius Milhaud et Jean Rivier. Stravinsky, Bartók et Roussel, auquel sa Sonate pour piano de 1949 rend hommage, constituèrent une vivifiante nourriture pour le jeune compositeur qui renforça la dynamique de son discours par une solide construction contrapuntique. En perpétuelle recherche stylistique, il s’affranchit peu à peu de toute chapelle afin de laisser s’épanouir son propre univers musical. Refusant le dogme dodécaphonique et les diktats bouléziens, il fut quasiment évincé de la vie artistique officielle mais ne cessa de composer dans l’ombre. A partir de 1957, le développement thématique lui parut un moyen de s’échapper des formes traditionnelles.

Responsable des retransmissions de l’Orchestre National de France et de l’Orchestre Philharmonique de Radio France de 1959 à 1989, son activité de metteur en ondes l’amena à collaborer avec des chefs comme Leonard Bernstein, Otto Klemperer, Lorin Maazel, Charles Münch,… et nombreux confrères : Chostakovitch, Dallapiccola, Jolivet, Lutosławski, Hindemith, Messiaen, Ohana. Désormais, il se consacre exclusivement à l’écriture, baigné par la sérénité bienfaisante des montagnes suisses. Son catalogue comprend une cinquantaine de partitions pour grand orchestre, ensemble instrumental et musique de chambre que nous nous languissons d’entendre programmée.

Les trois pièces enregistrées en première mondiale par le Quatuor Sirius sur son récent CD furent écrites ou révisées vers 2008/2009. Elles dénotent une étonnante maîtrise formelle et ne comportent chacune qu’un unique mouvement, riche en sections variées qui nous permettent d’apprécier un travail thématique fouillé et une impeccable conception polyphonique. Leur esthétique se situe dans la continuité d’un Bartók ou d’un Delvincourt. Le compositeur précise : « Dans les 2e et 3e quatuors à cordes présentés ici, ainsi que dans le quintette, deux énergies s’opposent. L’une est intériorisée et subjective, la seconde extériorisée et objective. Elles se confrontent au cours d’un large développement contrapuntique d’un seul tenant. Le langage est atonal, parfois incantatoire jusqu’au tragique, la citation de la prose du Dies Irae apparaît (parfois sous la forme de variations) dans le parcours de chacune de ces trois pièces… » Rien de l’atmosphère d’un Requiem pour autant, nous sommes plutôt happés par une fascinante réflexion qui nous entraîne dans monde original.

Par sa vitalité bondissante et sa subtilité sans faille, l’interprétation de l’ensemble Sirius contribue à diamanter l’un de nos plus valeureux créateurs. Puisse la force rayonnante de ses œuvres illuminer durablement notre galaxie musicale.

 

  • Jacques Boisgallais : Quatuors à cordes n°2 et n°3, Quintette à cordes par Sylvain Durantel, alto et le Quatuor Sirius : Claire Eeckeman, Frédéric Daudin-Clavaud, violons, Clarisse Rinaldo, alto, Pierre Joseph, violoncelle, 1 CD Triton RIHORT571

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Auteur de l'article : Damien Top

Ténor, musicologue et compositeur français
Publication de l'article : 29 novembre 2020