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Aboulker forever

Le nouvel album de la cantatrice franco-américaine Julia Kogan magnifie l’univers attachant d’Isabelle Aboulker.

Fille du cinéaste Marcel Aboulker, petite-fille du compositeur Henry Février, nièce du pianiste Jacques Février, Isabelle Aboulker n’a vécu que dans l’art et pour l’art. Elle fut élève au Conservatoire de Paris d’Henriette Puig-Roget (accompagnement) et de Maurice Duruflé (composition). Elle y exerça en tant que chef de chant dans les classes de Janine Micheau et Xavier Depraz avant de devenir elle-même professeur de formation musicale de 1983 à 2003. Forte de cette expérience, elle conçut d’appréciables ouvrages pédagogiques destinés aux apprentis chanteurs.

Depuis 1981, année de la création au théâtre de Caen de son opéra-bouffe Les Surprises de l’Enfer, elle a produit régulièrement des œuvres lyriques, commandes d’institutions telles que les opéras de Paris, Lyon, Tours, Limoges, ou Radio-France… Isabelle Aboulker puise son inspiration chez Ionesco : Leçons de Français aux étudiants américains (1983) et La Lacune (1993), Mishima : Cinq Nô Modernes (1992), Balzac : Monsieur de Balzac fait son théâtre (1999), David Garnett : Un Renard à l’Opéra (2004), Flaubert : Les petites mélodies impertinentes (2014). Sur un livret d’Alain Germain, De l’autre côté du Miroir (1986) dénonce la féroce aliénation publicitaire dont sont victimes nos contemporains.

Commande d’État pour la célébration du 80e anniversaire de l’armistice, son oratorio 1918, l’Homme qui titubait dans la guerre, plaidoyer pour la paix autant que mise en garde pour la jeune génération, compile des textes d’Ernst Jünger, Céline, Blaise Cendrars, Apollinaire, Henri Barbusse, Henri Bataille, Jean Cocteau et Romain Rolland.

Isabelle Aboulker demeure très attachée à l’écriture d’opéras pour le jeune public : La Fontaine parmi nous, Marco Polo et la princesse de Chine, Cendrillon, Les Enfants du Levant, Douce et Barbe Bleu, Jérémy Fisher,… Son œuvre s’est vu couronnée par le prix de l’Académie des Beaux-Arts en 1999, le prix Musique de la SACD en 2000 et le prix Maurice Yvain en 2010.

« Ma musique est bonne quand les textes sont bons. »

Avec enthousiasme et modestie, elle a poursuivi son chemin sans se soucier de conquérir une place sur le podium d’une illusoire modernité. De sa vaste culture et de son amour de la voix a jailli une œuvre cohérente. Ses partitions révèlent une maîtrise des styles – de la valse alanguie à la rengaine jazzy – alliée à une fantaisie toujours renouvelée elles contiennent des élans de tendresse, des cris de désespoir et des éclats de rire. Une priorité absolue est accordée au respect de la prosodie et à la compréhension aisée des paroles. La compositrice possède l’art d’extirper l’essence de chaque texte qu’elle aborde. Parce que son cœur guide sa plume, tout sonne juste avec une déconcertante évidence. Economie et efficacité des moyens sont au service d’un hédonisme serein. L’auteur n’appuie aucun effet, conférant à son écriture une immédiate élégance, et cette esthétique de la ligne claire la relie à Chabrier, Massenet, Saint-Saëns, Hahn et Poulenc.

Bouquet choisi d’un catalogue où dominent humour et sensibilité, le récent CD de la rayonnante soprano Julia Kogan rassemble de véritables pépites. Après Offenbach, Lecocq, Caplet, Manziarly, les fables de La Fontaine sont transfigurées par la mise en musique drôle et inventive d’Aboulker. Ecoutez la grâce qui émane des arpèges cristallins au début du Loup et l’Agneau, l’hiératisme tragique du Lion devenu vieux ou la pétillance débridée de La Tortue et les deux Canards. Un lyrisme profond et contenu imprègne la Lettre d’amour (Maurice Donnay) ou Tenir (Eugène Guillevic). L’atmosphère de L’Archet (Charles Cros) rejoint les ballades légendaires de Schubert ou Britten. Les trois mélodies du Savoir vivre et usage mondains, d’après la comtesse de Gencé, délicieusement spirituelles, constituent un sommet de l’album. À travers l’ensemble de sa production et avec l’air de n’y point toucher, Isabelle Aboulker pose un regard plein d’ironie et d’affection sur ses semblables et sur la comédie de son siècle.

Afin de favoriser la diffusion de cette musique auprès d’un public non francophone, Julia Kogan a eu la merveilleuse idée d’enregistrer parallèlement son programme en version anglaise. Les poèmes sont superbement traduits par Timothy Adès au point que l’on préfère souvent tel ou tel morceau dans la langue de Shakespeare, bien plus naturelle à l’expression de la chanteuse qui défend ce répertoire avec un remarquable engagement et une délectable pulpe vocale. Aucun auditeur ne résiste à la Vocalise amoureuse pour soprano éperdue dont s’empare toute colorature soucieuse de briller et de séduire ! De fait, le sourire d’Isabelle Aboulker n’a pas fini de nous enchanter.

Illustration : Isabelle Aboulker, compositeur contemporain

 Isabelle Aboulker, mélodies – songs, Julia Kogan, soprano, Isabelle Aboulker, piano, 2 CD en français et en anglais, FHR 66.

 

 

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Auteur de l'article : Damien Top

Ténor, musicologue et compositeur français