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Le nouveau communisme

Dans tous les systèmes idéologiques et totalitaires, l’art, ou ce qui en reste, se met au service de la propagande. C’est que les artistes, comme d’ailleurs les scientifiques, les professeurs, les enseignants, les avocats et les médecins, ont besoin d’argent pour vivre, nourrir leur famille, payer les factures, maintenir leur train-train quotidien. L’État totalitaire désire réaliser un monde nouveau, un monde idéal. Pour y parvenir, il cherche à prendre le contrôle de l’art en se substituant aux mécènes privés, à l’argent des particuliers. Il procède de la même façon avec les sciences, l’éducation, l’économie et la planification familiale car pour fonder un monde meilleur, on doit d’abord acheter et détruire le monde ancien. C’est ainsi que l’État totalitaire arrive à faire plier les récalcitrants, les opposants au régime qui finissent presque tous par s’aligner sur la doctrine officielle faute de quoi ils se retrouvent sans travail et sans moyens, et pour ainsi dire jetés à la rue, forcés à s’expatrier ou à exercer des petits boulots dégradants. Or le propre de l’art n’est pas de se mettre au service des partis et de la politique ; c’est de se mettre au service de la Beauté et de la Vérité.

En URSS, avant 1934, date de l’imposition du « réalisme socialiste », la créativité des artistes n’était pas bridée. Au contraire, l’inventivité formelle et esthétique, au nom de la modernité et du progrès essentiellement urbain et industriel, fut encouragée par le régime parfois même au-delà de la doctrine officielle. L’avant-garde russe des années 10-30, la peinture, la littérature, la sculpture et le cinéma, était portée par la révolution encore jeune, par l’exaltation du monde nouveau, même si la réalité quotidienne des gens vivant dans la naissante civilisation de travail et de solidarité imposée était mille fois moins exaltante. En cette période extrêmement féconde en des termes artistiques, quelques œuvres de propagande pures en apparence possédaient une telle puissance d’inventivité et d’originalité qu’elles torpillaient de manière souterraine le sens même de la propagande du régime. Je pense aux films de Dziga Vertov, et notamment à ses Trois chants sur Lénine (1924). A force d’exalter le peuple russe et son révolutionnaire par la beauté des plans et des enchaînements, Vertov est parvenu à donner une vision de la vie et de l’humain plus complexe et plus emblématique que ne l’était l’idéologie officielle.

Toute cette formidable créativité fut terminée en 1934. Et la beauté de ses œuvres remplacée par le réalisme démystificateur et historique du socialisme russe afin de se libérer « de l’histoire bourgeoise » et de montrer « la vraie histoire » celle de « l’oppression des peuples » et de « leur marche vers un avenir toujours radieux ». On s’est mis à réécrire l’histoire officielle tous les dix ans afin de la rendre conforme à l’idéologie communiste.

Les communistes ont perdu la guerre froide. Or en se mutant en partie, tel le virus d’une maladie infectieuse, il a gagné nos esprits. Urbanisme effréné, approche historique purement matérielle et économique, une bureaucratie toujours plus envahissante, la désaffection des églises, l’introduction des cultes païen comme l’incinération ou le nudisme, une politique contre la propriété privée et contre la famille chrétienne (féminisme, incitation au divorce, à la polygamie, à l’homosexualité, omniprésence des crèches, etc), la mise sous tutelle du citoyen et des Nations, un appauvrissement de plus en plus sévère de l’art en grande partie soumis aux dictats de l’État ou de l’économie ou les deux à la fois.

Le nouveau communisme se distingue cependant de l’ancien sur au moins un point : dans les anciens systèmes communistes, l’économie a été entièrement soumise à la politique. Maintenant c’est l’inverse. On exploite le travail des scientifiques à des fins commerciaux de même que le talents des artistes à des fins publicitaires, la publicité étant la propagande par excellence de la société de consommation. Il est pour le moins confondant de constater que le nouveau totalitarisme de l’idéologie de la consommation, puissamment soutenu par des couples infernaux travail/loisir et argent/plaisir, et le décret du bien-être permanent se soit calqué avec ingénuité sur les anciens totalitarismes dont il se croit sans doute la plus complète réfutation.

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Auteur de l'article : Lars Klawonn

Journaliste culturel, collaborateur au journal La Nation (Lausanne), à la revue Choisir (Genève) et à la Nouvelle Revue Universelle
Publication de l'article : 6 avril 2016